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LES CLÉS DU SUCCÈS DU JUDO EN FRANCE par Daniel BERTHELOT

LES NEUF PRINCIPES FONDAMENTAUX de Miyamoto MUSASHI

   

LES CLÉS DU SUCCÈS DU JUDO EN FRANCE par Daniel BERTHELOT

Président d’honneur de la FFJDA (Fédération Française de Judo et Disciplines Associées)
Vice-président du Collège des ceintures noires

Séance du 17 septembre 1998
Compte rendu réalisé par Loïc Vieillard-Baron

Bref aperçu de la réunion

Le judo, créé pour adapter les savoirs des samouraïs aux changements du Japon de l’ère Meiji, est maintenant remarquablement acclimaté en France : cinq cent soixante mille licenciés ; des champions au sommet de la hiérarchie mondiale. Aujourd’hui, le judo français a une personnalité affirmée et autonome. Il se veut sport éducatif par excellence, qui crée une vie collective en prenant en considération la diversité des personnes. Il s’aventure ainsi avec bonheur dans toutes les couches de la société.

EXPOSÉ de Daniel BERTHELOT

En France, les dirigeants des fédérations sportives exercent leur fonction en tant que bénévoles, ce

n’est donc pas une profession. Pour ma part, je suis expert-comptable, mais toute ma vie a été très

liée au judo, comme pratiquant, comme dirigeant régional, comme dirigeant national. Brigitte

Deydier qui m'accompagne est directrice de la communication de la FFJDA, a été triple championne

du monde, titres obtenus pendant les années 1980. Elle a travaillé à la direction de la communication

de plusieurs grandes entreprises (BNP, Citroën…), avant de revenir au bercail, au service du judo,

comme beaucoup d’anciens champions. Henry Higuet, qui interviendra aussi dans le débat, est

membre de la commission nationale de formation des dirigeants.

Les clés du succès du judo en France ? Je ne sais pas trop. Je vais plutôt essayer de décrire ce

qu’est le judo, raconter son implantation en France et son assimilation à notre culture, en présentant

d’abord la situation actuelle.

Une activité de masse, un encadrement solide, un rayonnement certain

En 1998, la fédération compte cinq cent soixante mille adhérents. Ils sont regroupés en cinq mille

quatre cents clubs, ce qui est beaucoup et montre la très forte dissémination de la pratique du judo.

Nous sommes en particulier très implantés dans le monde rural. Sept mille trois cents professeurs

assurent l’encadrement sportif. La qualité des enseignants est un souci constant et ancien. Elle est

attestée par un diplôme d’État décerné par le ministère, qui date de 1954. Trente cinq mille ceintures

noires actives forment le coeur du judo français. On a passé le cap des cent mille ceintures noires

formées depuis les débuts de la fédération.

La fédération est structurée en ligues régionales et départementales qui recouvrent l’ensemble du

territoire français. Ce sont des organismes déconcentrés de la fédération. Ils ont leur statut et leur

budget propre. Le budget du seul organisme central s’élève à cent vingt millions de francs.

L’ensemble des dirigeants bénévoles se compose de près de quarante mille personnes. Soixante-douze

cadres techniques sont payés par l’État et mis à la disposition de la fédération. Comme on le

voit, il s’agirait d’une entreprise déjà de bonne taille !

Le judo occupe une position forte dans le sport français en termes de nombre de licenciés, en

prenant la troisième place derrière le football et le tennis. Il est aussi important par son implication

dans l’organisation du sport français. Par exemple, Michel Vial, président de la FFJDA, est

président du collège des fédérations olympiques françaises. Il a été nommé récemment responsable

de l’ensemble de la délégation olympique française pour les jeux de Sydney.

Des comparaisons internationales flatteuses

Les comparaisons internationales sur la pratique du judo ne peuvent pas être rigoureuses car tous les

pays n’ont pas la même organisation. Au Japon, la patrie du judo, c’est un sport obligatoire à

l’école, si bien que tous les pratiquants ne sont pas pour autant affiliés à la fédération. En fait, il y en

a deux qui ne s’entendent pas bien, la fédération scolaire et universitaire et la fédération nationale.

Au total on estime qu’il y a environ un million de pratiquants réguliers, et cent mille ceintures noires

actives. Autre exemple, en Russie il n’y a pas de licence, si bien qu’il est difficile de connaître le

nombre de pratiquants. Malgré ces incertitudes, on peut estimer que la France est le deuxième pays

derrière le Japon en nombre de pratiquants. En termes de résultats internationaux, nous sommes, sur

la période des quelques dernières années, au meilleur niveau mondial, à peu près à égalité avec le

Japon ou juste derrière.

Sur le plan de la présence dans les organisations internationales du judo, dirigées pendant très

longtemps par les Japonais, les Français sont très présents : François Besson est le directeur sportif

de la fédération internationale, le président étant un Coréen. Jean-Luc Rougé, premier champion du

monde français, est directeur sportif à l’union européenne de judo.

Une création à but éducatif

La date officielle retenue pour la création du judo au Japon est l’année 1882. Cette année-là, un

universitaire japonais, Jigoro Kano, crée une école : le Kodokan. Elle existe toujours et est encore

aujourd’hui une très grande école de judo. Littéralement, c’est l’école « où l’on étudie la voie ».

Cette création était inspirée des arts de combats traditionnels japonais comme l’ancien jiu-jitsu, de la

discipline mentale et de la philosophie zen, et des codes moraux des samouraïs japonais Budo et

Bushido. Le judo, c’est le jiu-jitsu méthode Kano.

Transformer un savoir de guerre en savoir de paix

À cette époque, l’ère Meiji, le Japon se transformait profondément. En particulier il avait atteint un

état de paix intérieure. Les arts de combats tournés vers la guerre se sont trouvés alors sans finalité.

Il fallait essayer de les faire évoluer de manière à en garder le savoir éducatif mais en le réorientant

dans une perspective pacifique. À partir des savoirs traditionnels, Kano voulait bâtir un système

éducatif équilibré entre le physique et l’intellect. Il disait qu’il voulait « former des êtres loyaux,

instruits et raisonnables ». La philosophie générale était de former des individus utiles à la société.

Kano n’était pas le seul à avoir ce type d’idée. À sa suite, d’autres universitaires ont créé, dés 1895,

une fédération de ce genre d’activité, le Budokukaï, pour faire renaître le Bushido dans une

perspective d’éducation. Cette fédération a tout de suite été rattachée au ministère de l’Éducation. Le

succès a été fulgurant puisqu’en 1906, le Budokukaï dépassait déjà largement le million de

membres. En 1910, le Kodokan est lui-même transformé en association culturelle, intégrée au

ministère de l’Éducation. Par comparaison, en France aujourd’hui, le judo n’est considéré par sa

tutelle ministérielle que comme un sport comme un autre.

Utilisation optimale de l’énergie et prospérité mutuelle

Kano a cherché à faire une synthèse des méthodes de combat antérieures en respectant deux grands

principes : le premier est l’utilisation optimale de l’énergie, le second est la prospérité mutuelle. Ces

principes sont toujours à la base de la pratique actuelle. Le second principe marque bien le souci que

nous avons de l’aspect collectif et du partage, même si nous ne le vivons pas forcément

suffisamment dans la pratique.

Sur le plan technique, Kano a essayé d’analyser très scientifiquement les anciens mouvements, les

positions, et notamment la façon de tomber et d’éviter le traumatisme de la chute. Il a mis au point

une méthode, le Gokyo. C’est une sorte de nomenclature qui passe en revue les différents

mouvements, des hanches, des jambes, etc., et décline ensuite chacun d’entre eux en sept ou huit

techniques. Aujourd’hui les techniques ont évolué. Nous avons mis au point notre propre méthode

mais nous nous appuyons toujours sur la base mise au point par Kano.

Sur le plan éducatif, il a fondé sa démarche sur les katas et le randori. Les katas sont une forme de

pratique stylisée du combat. Le randori est une forme d’affrontement où tout est à peu près permis,

mais qui reste "gentil", l’affrontement n’est pas dur. Pendant le randori on ne cherche pas

spécialement à gagner mais à s’entraîner. Au début, contrairement au monde moderne de la

compétition, l’objectif n’était pas fixé sur la victoire mais sur l’éducation. Il y avait bien des sortes

de compétitions, les shiaï, mais elles n’avaient pour but que de différencier les qualités et attribuer

les grades.

L’implantation en France

Au Japon, le début du siècle est marqué par une grave crise économique. Elle entraîne une

importante émigration en direction de l’Europe, l’Angleterre notamment, et des Amériques, qui aura

pour effet de diffuser le judo hors du pays : pour gagner leur vie, les maîtres enseignent le judo sur

les territoires où ils s’installent.

Des débuts médiatiques

En France, le judo (ou le jiu-jitsu) est introduit par un Français nommé Régnier qui était émigré au

Japon et l’avait appris sur place. Régnier cherchait lui aussi à gagner sa vie. Mais pour cela il a

préféré emprunter des voies médiatiques et spectaculaires : il participait notamment à des foires au

cours desquelles il défiait des maîtres d’autres disciplines de combat. L’un de ses combats a eu un

grand retentissement car il avait défié, devant un public choisi, l’un des plus célèbres maîtres

d’armes de l’époque et avait gagné en six secondes ! Des représentations de judo furent ensuite

souvent programmées lors des spectacles de cabaret. Sur une affiche de cabaret de l’époque, on voit

par exemple une chanteuse à la manière de Marlène Dietrich dans l’Ange bleu, avec le sous-titre

Madame Lulu chante le jiu-jitsu. C’est un succès important sur le plan du spectacle, mais pas

encore en termes de pratiquants. Ces exhibitions prirent fin à la suite d’un épisode malheureux où

Régnier fut brutalement battu par un lutteur, et laissé sanguinolent sur scène.

Parallèlement, le judo se développait en Angleterre sous la férule directe des Japonais émigrés. Ces

derniers venaient de temps en temps en France faire des démonstrations qui finirent par attirer

l’attention des policiers et des militaires. Le préfet Lépine l’a d’abord introduit à la police de Paris.

L’armée se l’est ensuite approprié. En 1913 le judo est appelé sport professionnel du soldat. La

guerre de 1914 arrête cet essor.

La fascination des scientifiques

Après la guerre, il est réintroduit par des maîtres japonais. Il prend un nouvel essor appuyé sur une

véritable implantation. Des clubs commencent à se développer sous la vigoureuse promotion d’un

grand journal de l’époque, L’intransigeant, qui organise des démonstrations en faisant venir des

grands maîtres japonais. Kano vient même faire une visite en France.

Les démonstrations de Kano sont très suivies par les milieux intellectuels de l’époque. Une

rencontre entre Kano et Feldenkreis, physicien travaillant à l’Institut du Radium, sert de détonateur à

la propagation du judo en France. Feldenkreis est fasciné par le judo et essaye de créer une véritable

méthode d’enseignement adaptée à la mentalité française. La nouvelle image de judo donnée par son

regard remporte un grand succès dans les milieux intellectuels. En 1929, la première véritable école

de judo est mise en place à l’ESTP (École Supérieure des Travaux Publics). En 1936, le jiu-jitsu

club de France se structure. Le bureau est composé notamment de Frédéric Joliot et Irène Joliot-Curie.

La prise en main par les grands maîtres japonais

Les Français ont maintenant des élèves et des structures. Ils se sentent capables d’attirer et de faire

rester les grands maîtres japonais, à l’instar des Anglais ou des Américains. Feldenkreis fait venir

d’Angleterre un grand maître, Kawaïshi, qui devient, à partir de 1936 et pour de longues années, le

chef du judo en France. L’encadrement est japonisé. Deux autres grands maîtres l’assistent,

Michigami et Shuawazu. La fédération française de judo est officiellement créée en 1946. Jusqu’à

ce moment, le judo était considéré par les autorités de l’État comme une sorte de lutte habillée ;

l’organe institutionnel était une commission de la fédération de lutte.

La querelle des anciens et des modernes

Dans la culture japonaise du judo, d’une part le maître est tout puissant et d’autre part le judo se

veut bien plus qu’une simple technique, presque une règle de vie. Ces points introduisent une idée

de lien de spiritualité entre les personnes, en particulier dans le rapport au maître. L’élève est

presque un disciple. Il est l’élève d’un maître particulier, et lui est redevable ; encore aujourd’hui ce

rapport est important, la photo de Kano est d’ailleurs affichée dans tous les dojos, et on la salue. Ce

type de rapport influence l’organisation du judo. Kawaïshi n’était pas élu, il était en quelque sorte

reconnu de fait par tous comme le maître. C’est lui qui décernait les ceintures noires de sa propre

autorité. Mais avec la croissance du judo, Kawaïshi ne peut plus tout maîtriser. Parallèlement les

ceintures noires, qui se sentent aussi détenteurs du savoir du judo, se rassemblent en un collège et

contrebalancent le pouvoir absolu du grand chef.

Kawaïshi accepte d’ailleurs très bien cette nouvelle structure. Mais, dans les années 1950, elle

devient la ligne de clivage d’un conflit éthique : la fédération entreprend des réformes pour

moderniser le sport et le faire entrer dans le monde de la compétition (la première compétition

européenne date de 1951). Elle souhaite notamment introduire des compétitions au niveau des

ceintures de couleur et des catégories de poids. L’essentiel du collège des ceintures noires, emmené

par Shuawazu, s’y oppose en se voulant le garant de la pureté spirituelle du judo. Une scission se

produit. Shuawazu prend la tête d’une fédération traditionaliste. Le rassemblement n’aura lieu qu’en

1971 sous la pression du ministère des Sports. Aujourd’hui, le collège des ceintures noires tient une

place importante au sein de la fédération. Son rôle et son indépendance ne cessent d’être l’objet de

débats.

Des stages de perfectionnement au Japon

On peut considérer que la phase actuelle du judo a commencé au début des années 1970. Elle est

marquée par l’entrée dans l’univers de la compétition mondiale et l’acquisition par le judo d’une

forte reconnaissance en France consécutive à ses succès. Cette transition est marquée par la victoire

de Jean-Luc Rougé au championnat du monde en 1975. À cette époque, afin d’atteindre le plus haut

niveau mondial, les équipes de France vont faire chaque année des séjours d’une durée d’un à trois

mois dans une université japonaise. Ces stages nous ont beaucoup apporté, surtout sur le plan

technique. Puis nous avons eu l’impression d’avoir appris l’essentiel des Japonais et nous nous

sommes mis à aller dans d’autres pays. Depuis cette période, les résultats sportifs sont

exceptionnels. À partir des années 1980, nous avons gagné des médailles d’or quasiment à tous les

championnats du monde ou aux jeux olympiques. Ce sont maintenant les Japonais qui viennent faire

des stages chez nous : dans le domaine de la préparation physique nous sommes en avance.

Un judo français et autonome

Le judo vient d’une culture très différente. Pour se développer il lui a fallu franchir quelques

obstacles causés par la différence de mentalités. Quand Feldenkreis a essayé de développer des

clubs de judo, il s’est rendu compte d’une différence dans les formes d’apprentissage. Au Japon, il

est fondé quasi exclusivement sur l’imitation : le maître montre et les élèves essayent d’imiter. En

France les personnes ont besoin de comprendre pour apprendre. Feldenkreis a alors élaboré une

méthode d’enseignement dans laquelle il s’est attaché à montrer la logique du geste, à faire

comprendre pourquoi le mouvement est efficace.

Besoin de reconnaissance

Plus tard Kawaïshi a pris les choses en main. Il s’est révélé ouvert aux adaptations. Il disait : « Le

judo, c’est comme le blé ou le riz, il doit s’adapter au terroir ». Il comprend qu’en France, les gens,

les enfants notamment, ont besoin de reconnaissance plus vite et plus jeune qu’au Japon. Il a alors

l’idée géniale de créer des ceintures de couleur. Au Japon il n’y a que deux ceintures, la blanche et

la noire. Les Japonais attendent patiemment plusieurs années avec la ceinture blanche. Kawaïshi

reprend le cursus d’enseignement des techniques, et ponctue l’apprentissage par les remises de

ceintures de couleur. Pour l’anecdote, Kawaïshi, qui avait passé plusieurs années en Angleterre,

s’est inspiré des couleurs du billard anglais, le snooker. Aujourd’hui, les grades sont authentifiés

comme des diplômes officiels et ils sont remis par une commission présidée par le ministre des

Sports (qui agit évidemment par délégation).

L’autonomie

De nos jours, le judo français est devenu très autonome par rapport à ses pères japonais. Il sait

s’adapter aux besoins. Par exemple dans les années 1980, une codification à la française de l’ancien

Gokyo a été mise au point. Sur le plan technique, le judo a acquis un savoir occidental propre par

l’adaptation à des morphologies différentes de la moyenne des Japonais, et du fait de l’apport des

techniques de luttes propres des différents peuples. Les techniques du judo ne sont pas figées par

nature. Il est d’ailleurs probable que les Européens sont plus ouverts aux adaptations que les

Japonais, plus liés par leur tradition. Sur le plan moral, nous avons adapté le code des samouraï à la

jeunesse de nos pratiquants : le judo croît en effet principalement en direction des plus jeunes qui

représentent près de 70 % de nos licenciés. Au niveau de la fédération nous développons des actions

spécifiques suivant ce qui nous paraît nécessaire à un instant donné. Actuellement les axes

privilégiés sont la propreté et le respect des lieux et des personnes. Ce n’est pas particulièrement

original, mais quand on voit l’état de certains stades, on se dit que ça ne serait pas inutile ailleurs !

Des dirigeants pratiquants

La fédération tient à ce que tous les dirigeants, à quelque niveau que ce soit dans les ligues ou dans

les clubs, soient des pratiquants ceintures noires. Au moins, les associations de judo sont dirigées

par des gens qui savent de quoi ils parlent ! Il y a des cursus adaptés pour des ceintures marrons qui

auraient une compétence particulière à mettre en oeuvre dans la direction du judo. On ne cherche pas

en soi à être intégriste mais à ce que tous les dirigeants aient une très bonne connaissance de la

pratique.

DÉBAT

La vie collective

Un intervenant : Vous avez souligné plusieurs fois que tel ou tel ancien champion est revenu

travailler à la fédération. En organisant cette séance j’ai pu constater l’attachement des anciens

pratiquants. À quoi l’attribuez-vous ? Y a-t-il des rites qui affermissent la vie collective ?

Daniel Berthelot : Il y a un aspect microsociété dans un club de judo. Il se pratique dans une salle

assez petite, dans une tenue qui efface les différences qui ne tiennent pas au judo. Pendant la séance,

la porte est fermée. Même s’il y a des invités, il règne une certaine intimité. Il y a des règles de

respect et de politesse. Les clubs ont en général une vie ponctuée de fêtes. Je vous ai montré la photo

d’un club japonais des années trente qui prenait un repas sur le tapis après la séance. C’est dans la

culture du judo. Une grande fête est la cérémonie des voeux. Elle a lieu dans la plupart des clubs et

se tient généralement en janvier. On invite tout le monde, les familles, les judokas, les anciens

pratiquants. Au cours de la fête on remercie le maître et on lui fait un cadeau. Pour ce qui est du

retour des champions dans le monde du judo, il faut ajouter que la ceinture noire est pour nous

beaucoup plus qu’une simple sanction de connaissance : elle fait naître des obligations. C’est dans

l’essence du judo, il y a une sorte de contrat moral : vous devez redonner d’une manière ou d’une

autre, soit en devenant enseignant, soit arbitre, soit dirigeant.

Brigitte Deydier : Il y a bien sûr l’ambiance du club. La plupart gardent un bon souvenir de leur

passage dans leur club de judo. Il y a un mélange de liberté, de convivialité et de règles. Je ne suis

pas revenue à la fédération pour le côté sportif. Je ne fais presque plus de judo, mais ça me fait

plaisir de travailler dans un milieu qui a des références et des valeurs. J’applique en quelque sorte le

principe de prospérité mutuelle.

Int : L’École de Paris a déjà mis en relation sport et vie collective. De ce point de vue il faut aussi

considérer les spectateurs. Un stade de football n’est pas rempli que des pratiquants. Qu’en est-il

du judo ?

D. B. : Aujourd’hui, en France, lors des grandes compétitions comme le tournoi de Paris à

Coubertin, la grande majorité des spectateurs pratiquent ou ont pratiqué. La dimension de spectacle

est cependant en train de s’étendre vers le grand public. La télévision apprend à faire des séquences

très spectaculaires de morceaux choisis. Nous apprenons de notre côté à rendre plus

compréhensibles les questions de points et d’arbitrage. Enfin, comme dans la plupart des sports, il

faut que le spectateur s’éduque aux règles, ce qui se fait petit à petit, ne serait-ce que par

l’augmentation du nombre de personnes ayant pratiqué.

Culture japonaise, culture française

Int : Dans la culture japonaise, l’individu se fond dans la collectivité, alors que dans la culture

française chacun est très fier de ses particularités. Une discipline qui naît dans la première et

s’épanouit si bien dans la seconde, c’est assez étonnant ! Une analogie pour expliquer le succès du

judo en France me vient d’Astérix. Chaque Gaulois a une personnalité très spécifique : la page de

garde les décrit. Ils sont très bagarreurs mais la bagarre est fortement ritualisée. Elle commence

avec les poissons d’Ordralphabetix et finit par un grand repas. Il n’y a pas de blessé, c’est une

bagarre où l’on ne se fait pas mal. Il est clair que les Français se sont reconnus dans le village

d’Astérix, et, somme toute, cela correspond aussi assez bien à la description du judo que vous

nous avez faite.

D. B. : Votre analogie me rappelle que nous avons utilisé plusieurs fois Astérix. En 1987 nous

avions signé une convention avec Uderzo, à l’occasion de l’élaboration d’une plaquette pour les

plus jeunes. Il avait créé un judoka nommé Waza-Arix. En ce qui concerne le besoin de

reconnaissance, les deux cultures sont différentes, mais je peux tout de même vous assurer que les

Japonais hauts gradés recherchent fortement une reconnaissance individuelle, que la société

d’ailleurs leur accorde. Ils ont une haute position sociale, et ils ont l’air de l’apprécier !

Int. : À l’occasion d’escalades avec un Japonais et de discussions avec un moine bouddhiste zen,

j’ai eu le sentiment que dans les circonstances difficiles, les Japonais se tenaient prêts à réagir,

étaient présents, mais ne pensaient pas, faisaient le vide (ce qui implique d’avoir une technique

suffisante). Il me semble que c’est aussi le cas en judo. Qu’en pensez-vous ?

D. B. : Je ne suis pas tout à fait d’accord quand vous dites qu’on ne pense pas. C’est vrai que le

résultat sportif est basé plus sur des automatismes. Mais le judo est avant tout un sport d’adaptation

à un adversaire. Il y a donc toujours une phase d’analyse et de réflexion interne. En ce qui concerne

la philosophie zen ou apparentée, il n’y a pas à proprement parler de pratique collective

philosophique. Certains le voudraient : un ancien champion a écrit un livre, Le judo : l’art de la vie.

Elle inspire certains professeurs en tant que technique de concentration.

B. D. : Plutôt que d’automatismes ou de réflexes, je préfère parler de sensations. Même si on ne

pense pas effectivement à ce qu’on va faire, on ressent son propre corps, celui de l’autre et ce qui va

se passer. Au travers des mains, de la saisie du kimono, on lit au plus profond de l’adversaire.

Se battre ?

Int. : Vous nous avez beaucoup parlé des aspects éducatifs et ludiques, de l’esprit dans lequel se

pratique le judo. Se battre, qui me semble être le coeur d’un sport de combat, a disparu de votre

propos. Alors, au judo, est-ce qu’on vient pour se battre ?

D. B. : Je ne le crois pas. On vient peut-être pour apprendre à se défendre. D’ailleurs nous

n’enseignons pas à se battre, mais à combattre. Gagner c’est mettre l’adversaire sur le dos, ce n’est

pas en soi particulièrement violent ; dans les randoris on accompagne la chute de l’adversaire. Le

professeur sanctionnerait quelqu’un de trop agressif ou méchant. Dans la haute compétition on est

là pour gagner, mais c’est très différent de la vie du club, où l’on vient pour se mesurer à un

adversaire, non pour le battre.

Int. : Sur ce sujet je voudrais vous soumettre mon analyse. J’ai pratiqué le judo de 1975 à 1993, je

suis ceinture marron et j’appartiens à un ordre religieux. On colle effectivement l’étiquette « se

battre », et ma pratique a toujours laissé mon entourage dubitatif ! D’un point de vue sémantique,

vous l’avez dit, on fait des combats, on ne se bat pas. Mais qu’est-ce qui fait vraiment le fond du

judo ? Pour les enfants c’est du domaine de la coordination des mouvements. À l’adolescence,

c’est de l’ordre de l’équilibre psychomoteur. Pour l’adulte, c’est de l’ordre de la rencontre de

l’autre, rencontre qui oblige à un travail sur soi. On a son « spécial », la technique qui vous

convient bien. Suivant l’adversaire que l’on a en face de soi, tout n’est pas possible. Il arrive que,

justement, il sache très bien résister à ce mouvement, il faut alors en chercher un autre que l’on

sait moins bien faire mais qui passera mieux. Enfin, je voudrais souligner la joie que l’on éprouve

quand l’on réussit un mouvement, c’est-à-dire quand il y a convergence entre la concentration,

l’ensemble des mouvements que la technique utilisée impose, et l’adaptation à l’adversaire. Cela se

réalise en une fraction de seconde, mise en évidence par une chute indiscutable. Cela déclenche en

soi, mais aussi chez le partenaire une très grande joie. Voilà quelques observations qui me font

placer le coeur du judo sur le terrain de la rencontre.

D. B. : Vous le dites beaucoup mieux que moi ! Il faut signaler d’ailleurs pour ceux qui ne

connaissent pas le judo l’importance du combat au sol. En tant qu’enseignant on éprouve encore

bien d’autres choses, car à l’évidence ce n’est pas seulement sur le terrain de la technique que

l’élève apprend.

Les quartiers difficiles

Int. : J’imagine que vous avez du mal à faire passer directement votre code moral tel qu’il est

(politesse, modestie, respect, contrôle de soi, etc.) sur des populations difficiles, sur des jeunes en

situation d’errance. Avez-vous des stratagèmes ?

D. B. : J’ai l’impression, au contraire, qu’il n’y a pas de difficulté. À la dernière réunion sur ces

questions, il y a eu un rapport très encourageant sur le judo dans les quartiers difficiles de Marseille.

Dans de tels endroits difficiles, le professeur va être testé sans doute plus qu’ailleurs, mais après,

tout va bien. Cela s’adresse à des professeurs qui ont une certaine expérience. Nous essayons de

leur donner une formation un peu plus poussée. La vraie difficulté, ce n’est pas de trouver des

pratiquants mais des enseignants simplement parce que les professeurs expérimentés ont en général

déjà leur salle. Du côté des jeunes, pour le moment cela marche bien, puisqu’ils viennent et qu’ils

restent ! Nous ne sommes pas là pour philosopher sur ces jeunes, mais peut-être sont-ils justement

en manque d’un certain nombre de règles de vie.

Henry Higuet : Faire passer le code moral, c’est aussi affaire de pédagogie. Nous avons utilisé

Astérix ! Chaque principe était imagé de manière attrayante pour les enfants. La modestie était par

exemple illustrée par Obélix cachant une pile de casques romains derrière son dos et félicitant un

autre Gaulois qui n’en tient que trois ou quatre dans sa main. L’idée est que le professeur remette à

l’enfant l’image quand celui-ci s’est comporté en conformité avec le principe qu’elle illustre, et de

donner envie à l’enfant de compléter sa collection d’images.

Int. : Le judo est-il en compétition avec des sports de combat plus agressifs ?

D. B. : De notre côté nous ne nous ne plaçons pas en concurrence. Est-ce que les pratiquants

potentiels mettent le judo en compétition avec d’autres spécialités ? Je ne sais pas. Nos actions pour

le moment remportent du succès. En fait j’ai l’impression qu’il y a là-bas de la place pour de

nombreux sports et une population pour chacun d’eux.

B. D. : Le judo se place sur le plan éducatif. Le karaté plus sur le combat, l’aïkido plus sur la

défense et la philosophie. Il y a cent quatre-vingts arts martiaux recensés au ministère, qui viennent

tous de la même souche. Dans cette variété la qualité de l’enseignement est plus ou moins bien

assurée.

Les petits et les gros

Int. : Je ne comprends pas bien les catégories de poids. N’est-ce pas contradictoire avec un

principe du judo, permettre au faible de se défendre contre le fort ?

B. D. : Tout d’abord l’image du petit qui bat le gros, c’est vrai quand le petit pratique le judo et pas

le gros ! Si l’on ne faisait pas de catégories de poids il est clair qu’en compétition il n’y aurait plus

que des très gros. Dans le basket par exemple où il n’y a pas de catégorie de taille il n’y a que des

très grands. La catégorie des lourds est sans limite de poids (à partir de 95 kilos). Quand les pays

d’Europe de l’Est, l’Union Soviétique, sont arrivés au judo, on a vu débarquer en dix ans des

monstres de plus de 150 kilos ! La technique s’est un peu adaptée, mais David Douillet pèse tout de

même 125 kilos.

Les femmes

Int. : Dans le dépliant que vous nous avez donné, je remarque plus de filles que de garçons parmi

les champions, est-ce typiquement français ? Pouvez-vous développer la question féminine ?

D. B. : Le judo féminin est plus récent. Les premiers championnats du monde féminins se sont

tenus en 1980. Au Japon, la place de la femme est très différente de ce qu’elle est chez nous. Le

judo féminin n’existait pas. Le Japon l’a développé depuis qu’il y a des compétitions féminines

internationales : la patrie du judo ne pouvait pas ne pas avoir de championne.

B. D. : La France est sans doute un pays aussi machiste que les autres et le judo féminin ne s’est

pas imposé plus facilement. En revanche, dès qu’il a commencé à être internationalement reconnu, la

France a donné à l’équipe féminine le même traitement qu’à l’équipe masculine. Nous avons alors

vite profité de son expérience. Cela a sans doute permis un transfert plus rapide qu’au Japon.

L’universel

Int. : Qu’en est-il de la ceinture noire ? Est-ce un diplôme mondial qui a sensiblement la même

valeur partout ? Y a-t-il des nations où le judo se pratique avec des styles différenciés ?

D. B. : Les règles d’obtention de la ceinture noire sont codifiées par la fédération internationale, si

bien que votre ceinture noire est reconnue internationalement. Certains pays la conférant trop

facilement, il en est résulté quelques distorsions, mais aujourd’hui, on peut considérer que le niveau

est assez homogène.

Il y a des différences importantes de style entre les nations, même si elles ont sans doute un peu

diminué avec les échanges. Le judo brésilien, par exemple, est très particulier parce qu’il existe une

lutte brésilienne dont certains mouvements influencent leur judo. De même les Russes ont une lutte

russe.

Int. : Le succès de l’introduction du judo en France a été d’arriver à modifier un certain nombre

de règles de manière à prendre en compte notre spécificité. J’imagine que les adaptations ont fait

hurler les Japonais ?

D. B. : Oui. Ils n’acceptent toujours pas les ceintures de couleur. Quand on demande aux Japonais

de reconnaître les grands maîtres japonais en France, ils refusent. J’avais demandé à la fédération

japonaise si les maîtres japonais voulaient venir remettre le neuvième dan à Michigami parce que je

pensais qu’il était bien que cela fût fait par ses pairs ; ils ont refusé. La discipline est devenue

universelle, mais les hommes gardent des caractères nationaux.

Présentation de l’orateur :

Daniel Berthelot : Expert-Comptable, Commissaire aux Comptes, Maître en droit (spécialité

Association). Ancien Président de la Fédération Française de Judo.

 

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