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LES CLÉS DU SUCCÈS DU JUDO EN FRANCE par Daniel BERTHELOT

LES NEUF PRINCIPES FONDAMENTAUX de MIYAMOTO MUSASHI

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La Voie du Samouraï

les neuf principes fondamentaux de Miyamoto Musashi

Miyamoto Musashi (1584-1645) : célèbre Samouraï considéré comme un des grands Maîtres de la tradition du bushidô : la Voie des guerriers. Escrimeur, il a créé l’école dite "des deux sabres" : un long et un court. Devenu un personnage légendaire, sa vie aventureuse et ses exploits ont inspiré d’innombrables romans, nouvelles et pièces de théâtre. À l’âge de soixante ans, quelques mois avant sa mort, il se retire dans une grotte pour méditer et rédige à l’intention de ses disciples l’œuvre majeure de sa vie : Traité des Cinq Roues.

le Traité des Cinq Roues

Ce traité porte sur les arts martiaux et plus particulièrement l’escrime. Mais les principes qu’il énonce trouvent aussi à s’appliquer à toutes les activités de nature stratégique, à tous les gestes de la vie quotidienne : "Je comprenais bien, écrit Musashi, comme il est difficile de maintenir une position face aux événements. [...] J’ai appliqué les principes (avantages) de la tactique à tous les domaines des arts. En conséquence, dans aucun domaine je n’ai de maître."

Le Traité des Cinq Roues n’est donc pas seulement un livre de stratégie guerrière ou pour l’action. C’est aussi un guide sur la Voie, qui énonce les principes d’un art de vivre. Livre à la fois d’action et de sagesse, ou plutôt de sagesse dans l’action, il révèle le secret d’une stratégie victorieuse, d’un trajet initiatique qui passe par la maîtrise de soi.

Ce Traité est considéré comme un classique de la littérature universelle. Une traduction française par M. et M. Shibata est parue récemment aux éditions Albin Michel, dans la collection "Spiritualité vivante". C’est dans cette édition que j’emprunte la plupart des passages cités dans le présent essai. Toujours populaire au Japon, le traité de Musashi a fait l’objet d’une édition récente par le Groupement d’études sur la gestion de Tokyo, destinée plus spécialement aux gestionnaires.

Musashi, un personnage légendaire

"Dans une auberge isolée, un samouraï est installé à dîner, seul à une table. Malgré trois mouches qui tournent autour de lui, il reste d’un calme surprenant.

"Trois ronin (guerriers vagabonds, sans maître) entrent à leur tour dans l’auberge. Ils remarquent aussitôt avec envie la magnifique paire de sabres que porte l’homme isolé. Sûrs de leur coup, trois contre un, ils s’assoient à une table voisine et mettent tout en œuvre pour provoquer le samouraï. Celui-ci reste imperturbable, comme s’il n’avait même pas remarqué la présence des trois ronin. Loin de se décourager, les ronin se font de plus en plus railleurs. Tout à coup, en trois gestes rapides, le samouraï attrape les trois mouches qui tournaient autour de lui, et ce, avec les baguettes qu’il tenait à la main. Puis, calmement, il repose les baguettes, parfaitement indifférent au trouble qu’il venait de provoquer parmi les ronin. En effet, non seulement ceux-ci s’étaient tus, mais pris de panique ils n’avaient pas tardé à s’enfuir. Ils venaient de comprendre à temps qu’ils s’étaient attaqués à un homme d’une maîtrise redoutable. Plus tard, ils finirent par apprendre, avec effroi, que celui qui les avait si habilement découragés était le fameux maître : Miyamoto Musashi."

Cette légende illustre un principe capital de la Voie du Samouraï, selon lequel on doit chercher à vaincre sans combattre.

(On s’est inspiré de ce récit pour une scène du film Karate Kid, dans laquelle le maître attrape une mouche avec des baguettes, sous le regard ébahi de son jeune disciple.)

de l’action efficace et de la sagesse

L’enseignement de Musashi se définit à deux niveaux :

de l’action efficace...

Ne nous y trompons pas. Tous les arts martiaux sont d’abord des techniques de défense. Quand on est dans l’action, il faut gagner. Pour le Bushi ou Samouraï, perdre c’est mourir... Mais la question est de savoir comment gagner par une action juste du point de vue de la tactique et de l’attitude. Le guerrier doit, par exemple, "faire perdre à l’adversaire son équilibre mental" ou encore "faire naître une certaine tension nerveuse en empêchant l’adversaire d’être sûr de lui". Musashi souligne même l’importance "de neutraliser l’adversaire directement, sans le laisser souffler, en évitant de croiser son regard". Il ajoute d’ailleurs : "Le plus important est de l’empêcher de pouvoir se restaurer"... À propos de l’importance de savoir se rénover dans l’action, Musashi dit plus loin : "Lorsque, au cours d’un combat qui reste à l’état de mêlée, rien n’avance plus, abandonnez vos idées premières, rénovez-vous en tout et prenez un nouveau rythme. Ainsi découvrez le chemin de la victoire. Chaque fois que vous jugez qu’entre votre adversaire et vous tout grince, changez d’intentions immédiatement et parvenez à la victoire en recherchant d’autres moyens avantageux pour vous."

Ces règles trouvent à s’appliquer aussi dans le monde de l’action en général...

Vaincre, soit! Mais de préférence sans combattre et, dans tous les cas, sans perdre l’honneur.

... et de la sagesse

Musashi se rapproche pourtant davantage de la figure du sage que du technicien des armes. Son enseignement vise d’abord à remporter une victoire sur soi. C’est le sens de sa maxime : "Devenez l’ennemi". Dans son action, le guerrier doit atteindre en lui-même le point où cesse la violence. La maîtrise de soi, enseigne le traité, augmente les chances de maîtriser le monde.

L’intérêt que présente le modèle traditionnel japonais est considérable. Pourtant, l’esprit qui anime les principes de Musashi, visant à l’efficacité dans l’action et à la maîtrise de soi pour atteindre la sagesse, n’est pas étranger à la tradition occidentale. On le trouve aussi dans la tradition gréco-romaine, en particulier chez les Stoïciens, bien qu’il ne s’agisse plus dans ce cas du modèle du guerrier mais plutôt de l’homme en progrès et du philosophe, qui n’en doit pas moins se considérer comme son seul ennemi, c’est-à-dire comme le seul véritable obstacle à vaincre. Épictète revient très souvent sur ce thème. Il dit par exemple:

"Attitude et caractère de l’homme ordinaire: il n’attend rien, en bien ou en mal, de soi-même, et tout des circonstances extérieures. Attitude et caractère du philosophe: il attend tout, en bien comme en mal, de soi-même. Signes distinctifs de l’homme en progrès: il ne blâme personne, ne loue personne, ne reproche rien à personne, n’accuse personne; il ne dit jamais rien qui tende à faire croire qu’il sait quelque chose ou qu’il est quelqu’un. En cas d’échec ou d’obstacle, il ne s’en prend qu’à soi-même. [...] En un mot, le seul ennemi qu’il ait à redouter, c’est lui-même."

les principes fondamentaux, selon Musashi

L’enseignement de Musashi peut se ramener à neuf principes :

  1. Éviter toutes pensées perverses.

  2. Se forger dans la voie en pratiquant soi-même.

  3. Embrasser tous les arts et non se borner à un seul.

  4. Connaître la voie de chaque métier, et non se borner à celui que l’on exerce soi-même.

  5. Savoir distinguer les avantages et les inconvénients de chaque chose.

  6. En toutes choses, s’habituer au jugement intuitif.

  7. Connaître d’instinct ce que l’on ne voit pas.

  8. Prêter attention au moindre détail.

  9. Ne rien faire d’inutile.

Pour approfondir le sens de ces neuf principes, il faut se reporter à différents passages du traité, mais aussi les considérer en fonction de la tradition des arts martiaux et du bouddhisme zen... C’est le périlleux exercice auquel je me suis livré.

J’ai aussi pris la liberté de prolonger ces principes par des commentaires d’inspiration moderne et occidentale. Certains de ces commentaires, qui nous entraînent parfois assez loin de l’énoncé proprement dit, paraîtront même audacieux... Je crois pourtant avoir respecté l’esprit des principes de Musashi.

 

MUSASHI
l'auteur du Go Rin No Sho

Shinmen Musashi No Kami Fujiwara No Genshin, ou, ainsi qu'il est appelé communément, Miyamoto Musashi, naquit dans le village de Miyamoto dans la province de Mimasaka en 1584. "Musashi" est le nom de la zone sud-ouest de Tokyo, et l'appellation "No Kami" signifie "personne noble de ce lieu". "Fujiwara" est le nom d'une famille des plus noble que le Japon ait connue durant un millier d'années.
Les ancêtres de Musashi étaient une branche du puissant clan Harima de Kyushu, l'île la plus au sud de l'archipel japonais. Hirada Shokan, son grand père, faisait partie de la suite de Shinmen Iga No Kami Sudeshige, seigneur du château Takeyama. Hirada Shokan était tenu en haute estime par son suzerain et reçut la fille de celui-ci en mariage.
Comme sa mère était morte, Ben No Suke, ainsi qu'on appelait Musashi durant son enfance, fut laissé aux soins de son oncle du côté maternel, un prêtre. Ainsi nous avons affaire à un Musashi orphelin durant les campagnes d'unification d'Hideyoshi, fils de samourai dans une terre marquée par le malheur. C'était un enfant turbulent, à la volonté de fer, et plutôt grand pour son âge.
Nous ignorons s'il fut obligé d'étudier le Kendo par son oncle, ou si sa nature agressive l'amena à s'y intéresser de son propre chef, mais il est écrit qu'il tua son premier adversaire à l'âge de treize ans. Il s'agissait d'Arima Kigei, un samourai de l'école militaire de Shinto Ryu, entraîné au maniement de l'épée et de la lance. Le garçon le projeta au sol, et le frappa à la tête avec un bâton alors qu'il tentait de se remettre sur pieds. Kigei mourut en vomissant du sang.
L'épreuve suivante de Musashi se présenta à ses seize ans, lorsqu'il vainquit Tadashima Akiyama. A peu près à cette époque, il partit de chez lui pour un "Pèlerinage du Guerrier" qui le vit victorieux au cours de nombreux combats, et qui le mena à la guerre six fois, jusqu'à ce qu'il s'installât finalement à l'âge de cinquante ans, arrivé au terme de sa quête de raison.
Il y eut sans doute de nombreux ronin parcourant le pays lors d'expéditions semblables, certains d'entre eux solitaires, et d'autres sous un parrainage ou un autre, mais aucun de ces expéditions ne pouvait égaler celle du fameux duelliste Tsukahara Bokuden, qui voyageait avec une suite de plus de cent hommes au siècle précédent.
Cette période de la vie de Musashi se passa à l'écart de la société, dans une quête entêtée et féroce de l'illumination par la voie du sabre.  Uniquement intéressé par le perfectionnement de son art, il vécut comme nul autre homme, errant dans tout le Japon, trempé jusqu'aux os par les vents froids et humides, les cheveux défaits, sans femme à ses côtés, et sans autre occupation ni travail que son étude. On dit qu'il ne prenait pas de bain, de peur d'être surpris sans armes, et que son aspect était grossier et misérable.
Dans la bataille qui vit Ieyasu prendre le dessus sur Hideyoshi en tant que Shogun du Japon, Seki ga Hara Musashi rejoignit les rangs de l'armée Ashikaga pour combattre Ieyasu. Il survécut aux trois jours terribles durant lesquels soixante dix milles personnes moururent, et survécut également à la traque et au massacre de l'armée vaincue.
Il arriva à Kyoto, la capitale, alors qu'il avait vingt et un ans. Cette ville fut le cadre de sa vendetta contre la famille Yoshioka. Les Yoshioka avaient été les professeurs d'escrime de la maison Ashikaga pendant des générations. Lorsque le seigneur Tokugawa leur interdit d'enseigner le Kendo, ils devinrent teinturiers, et le sont restés à ce jour. Munisai, le père de Musashi, avait été invité à Kyoto quelques années auparavant par le Shogun Ashikaga Yoshiaka. Munisai était un escrimeur compétent, et un expert au "jitte", une sorte de matraque munie d'un croc destiné à bloquer la lame des épées adverses.
L'histoire raconte que Munisai affronta trois des Yoshioka, gagnant deux duels, et ceci eut peut-être des conséquences dans le comportement de Musashi envers cette famille.
Yoshioka Seijiro, le chef de famille, fut le premier à affronter Musashi, dans la lande au dehors de la ville. Seijiro était armé d'un véritable sabre, et Musashi uniquement d'un sabre de bois ( NdT : boken  ). Musashi surprit Seijiro par la férocité de son attaque, et le frappa sauvagement alors que celui-ci était à terre. Les hommes du seigneur l'emmenèrent chez lui, où il coupa, de honte, son chignon de samourai.
Musashi s'attardait dans la capitale, et sa présence irritait les Yoshioka. Le second frère, Denshichiro, le provoqua en duel. Pour décontenancer son adversaire, Musashi arriva en retard le jour du duel, et quelque secondes après le début du combat, il brisa le crâne de Denshichiro d'un coup de son sabre de bois.
Denshichiro mourut donc sur le coup. La famille demanda donc un autre duel, cette fois-ci avec Hanshichiro, le jeune fils de Seijiro, comme champion. Hanshichiro n'était guère plus qu'un enfant, même pas arrivé à l'adolescence. Le duel devait se dérouler près d'un pin proche des champs de riz. Musashi arriva au lieu dit bien avant l'heure prévue, et se cacha en attendant l'ennemi. L'enfant arriva, revêtu de l'équipement de combat traditionnel, accompagné d'une suite de guerriers en armes, déterminé à s'occuper de Musashi… Ce dernier attendit, dissimulé dans les ombres.
 Au moment où ils pensaient que l'homme y avait réfléchi à deux fois et avait décidé de quitter Kyoto, il jaillit au milieu de la troupe, et terrassa le garçon. Tirant ses deux épées ( NdT : sabre long et sabre court, katana et wakizashi ), il se fraya un chemin à travers ses ennemis et réussit à leur échapper.
Après cet effrayant épisode, Musashi parcourut le Japon, devenant une véritable légende. Nous trouvons des mentions de son nom et le récit de ses exploits dans des agendas, des chroniques, des monuments, et dans la tradition orale populaire de Kyoto à Kyushu. Il livra plus de soixante duels avant d'atteindre l'âge de vingt neuf ans, et les remporta tous. Le premier compte-rendu de ces combats apparaît dans Niten Ki, ou " la chronique des deux ciels", un ouvrage écrit par ses élèves, une génération après sa mort.
 L'année de l'affaire Yoshioka, en 1605, il visita le temple Hozoin situé au sud dans la capitale. Là, il eut une altercation avec Oku Hozoin, appartenant à la secte Nichiren et élève du prêtre zen Hoin Inei. Le prêtre était habile à la lance, mais ne faisait pas le poids contre Musashi qui le vainquit deux fois avec son sabre court en bois.
Musashi demeura dans le temps un certain temps, étudiant les techniques de combat et parlant avec les prêtres. De nos jours, il existe toujours une technique traditionnelle de combat à la lance pratiquée par les moines d'Hozoin. Il est intéressant de constater qu'autrefois, le mot "Osho", qui signifie prêtre désormais, signifiait alors "professeur de lance".
Hoin Inei était l'élève d'Izushi Musashi no Kami, maître du Kendo Shinto. Les prêtres utilisaient des lances munies de lames en forme de croix qui étaient disposées sous les gouttières du temple et utilisée pour combattre les incendies ( NdT : ce passage demeure obscur pour moi… ).
Quand Musashi était dans la province d'Iga, il rencontra un homme entraîné au maniement du kusari-gama ( une faucille attachée à une chaîne ) du nom de Shishido Baikin. Alors que Shishido faisait tournoyer sa chaine, Musashi dégaina une dague et lui perça le cœur, s'avançant sur lui pour l'achever. Les élèves de l'homme attaquèrent Musashi, mais il les éparpilla aux quatre vents.
A Edo, un combattant nommé Muso Gonosuke rendit visite à Musashi pour lui proposer un duel. Musashi était occupé à tailler un morceau de bois pour fabriquer un arc, et acquiesçant à la requête de Gonosuke, se prépara à utiliser le mince bâton qu'il taillait en guise de sabre. Gonosuke attaque férocement, mais Musashi le prit de vitesse et le frappa à la tête. Gonosuke s'en alla.
En passant dans la province d'Izumo, Musashi rendit visite au seigneur Matsudaira et lui demanda la permission de se battre contre son maître de Kendo le plus doué. Il y avait de nombreux stratèges à Izumo. Il obtint de combattre un homme qui utilisait un bâton de section hexagonale mesurant huit pieds de long. Le duel eut lieu dans le jardin de la bibliothèque du seigneur. Musashi utilisait deux sabres de bois. Il fit reculer son adversaire jusqu'aux deux marches de bois de la véranda de la bibliothèque, frappa son visage alors qu'il était sur la seconde marche, et le toucha aux deux bras alors que celui-ci vacillait en arrière. Au grand étonnement de sa suite, lord Matsudaira demanda à Musashi de le combattre. Musashi repoussa le seigneur jusqu'aux marches de la bibliothèque, et alors que Matsudaira tentait d'adopter une posture d'escrime résolue, Musashi frappa son sabre avec le "Tranchant du Feu et des Pierres", la brisant en deux. Le seigneur s'inclina, vaincu, devant Musashi, qui  devint son maître d'escrime pendant un certain temps.
Le duel le plus célèbre de Musashi eut lieu lors de la dix-septième année de Keicho, en 1612, lors de son passage à Ogura dans la province de Bunzen. Son adversaire était Sasaki Kojiro, un jeune homme qui avait développé un style d'escrime très efficace connu sous le nom de Tsubame-gami, ou "parade de l'hirondelle", inspiré par les mouvements de la queue de l'hirondelle en vol
Kojiro faisait partie de la suite du seigneur de la province, Hosokawa Tadaoki. Musashi demanda à Tadaoki la permission de combattre Kojiro par l'intermédiaire d'un des hommes de Hosokawa qui avait été l'élève de son père, un certain Nagaoka Sato Okinaga. La permission lui fut donnée de se battre à huit heures, le lendemain matin sur une île à quelques miles d'Ogura. Cette nuit-là, Musashi quitta ses quartiers pour la maison de Kobayashi Taro Zaemon. Une rumeur se répandit alors que la peur de la technique subtile de Kojiro avait
poussé Musashi à fuir, craignant pour sa vie.
Le lendemain, à huit heures, il fallut qu'un messager dépêché par l'assemblée des officiels réunis sur l'île vienne réveiller Musashi. Il se leva, but l'eau qu'on lui avait apporté pour faire sa toilette, et se rendit immédiatement sur la plage. Alors que Sato menait un grand tapage sur l'île, Musashi fabriqua une corde de papier pour attacher les manches de son kimono, et se fabriqua un sabre de bois à l'aide d'une rame. Quand il en eut terminé, il se coucha dans le bateau pour se reposer.
Le bateau s'approchait peu à peu du lieu du duel, et Kojiro et les officiels impatients furent étonnés à la vue de l'étrange personnage qu'était Musashi, avec ses cheveux en bataille enroulés dans une serviette, et qui sauta du bateau en brandissant sa longue rame, se précipitant de la mer à la plage en direction de son ennemi.
" Je suis arrivé avant l'heure, dit Kojiro, pourquoi es-tu en retard ? Ah ! Tu as peur !"
Kojiro dégaina alors son sabre long, une excellente lame forgée par Nagamitsu de Bizen, et jeta le fourreau au loin.
Musashi s'arrêta dans l'eau et cria en souriant : " Kojiro, tu as perdu. Comment un vainqueur pourrait-il jeter son fourreau ?"
De plus en plus furieux, Kojiro visa le front de Musashi aussitôt que celui-ci s'approcha. Au même moment, Musashi abaissait son sabre de bois sur la tête de son adversaire qui s'effondra. La serviette qu'il avait sur la tête avait été coupée en deux. Musashi leva son sabre de bois pour pourfendre son adversaire. Achevant de s'effondrer sous le premier coup, Kojiro projeta son sabre horizontalement, tranchant le kimono de Musashi à hauteur de genoux. A ce moment, le second coup de Musashi l'atteignit à la poitrine. Sa respiration s'arrêta, et du sang coula de son nez et de sa bouche.
Alors Musashi se débarrassa de son sabre de bois et vint poser la main devant la bouche et le nez de Kojiro pour voir s'il vivait encore. Musashi se leva et salua de loin le chef du service d'ordre. Il reprit son sabre de bois, remonta dans l'embarcation et s'en fut. Kojiro avait alors dix huit ans. C'était un excellent escrimeur, et Musashi lui-même le regretta beaucoup.
Ce fut à cette époque que Musashi cessa définitivement de se servir de sabres réels pour ses duels. Il était devenu invincible, et se dévoua entièrement à la recherche de la compréhension parfaite de la voie du Kendo.
En 1614 et 1615 il saisit l'opportunité de participer encore une fois à un siège. Ieyasu faisait le siège du château d'Osake où les soutiens de la famille Ashikaga avaient levé une insurrection. Musashi se joignit à l'armée des Tokugawa lors des campagnes d'hiver et d'été, combattant à nouveau les ennemis de sa jeunesse à Seki ga Hara.
Selon ses propos écrits, il commença à comprendre la stratégie à l'âge de cinquante ou cinquante-et-un ans, en 1634. Cette année-là, il s'installa à Ogura avec son fils Iori, un enfant abandonné qu'il avait rencontré dans la province de Dewa. Musashi ne quitterait plus l'île de Kyushu. La maison Hosokawa s'était vue confier le commandement du point stratégique de la province Higo, le château Kumamoto, et le nouveau seigneur de Bunzen était un Ogasawara.
Iori servit sous les ordres d'Ogasawara Tadazane, et combattit les Chrétiens en tant que capitaine lors du soulèvement de 1638, alors que Musashi était âgé de cinquante-cinq ans.
Les seigneurs des provinces du sud avaient toujours été les ennemis des Tokugawas, et furent les instigateurs d'intrigues menées à l'aide des pouvoirs étrangers et des Chrétiens japonais. Musashi était membre de l'état major à Shimawara où les Chrétiens furent massacrés. Après cela, Ieyasu fit fermer les ports du Japon aux échanges extérieurs, et ils restèrent clos pour plus de deux cents ans.
Après six ans passés à Ogura, Misashi fut invité à demeurer auprès de Churi, le seigneur Hosakawa du château Kumamoto, en tant qu'invité. Il y passa quelques années avec le seigneur Churi, et passa son temps à enseigner et à peindre. En 1643, il se retira en ermite dans une grotte appelée "Reigendo". Ce fut ici qu'il écrivit le Go Rin No Sho ( le Livre des Cinq Anneaux ), destiné à son élève Teruo Nobuyuki, quelques semaines avant sa mort le dix-neuf mai 1645.
 Les Japonais appellent Musashi "Kinsei", ce qui signifie " le Saint à l'Epée ". Le Go Rin No Sho est l'ouvrage-clef de toutes les bibliographies de Kendo, œuvre unique dans les arts martiaux, en ce qu'il traite de la même manière de stratégie de bataille et de combat singulier. Ce livre n'est pas une somme sur la stratégie, mais selon les propres termes de Musashi " un guide pour les hommes qui veulent apprendre la stratégie". En tant que guide, son contenu est toujours une source de réflexion pour le lecteur. Plus on le lit, plus on découvre de chose dans ses pages.
Telle était la dernière volonté de Musashi, la clef de la voie qu'il emprunta. Quand à l'âge de vingt-huit ou vingt-neuf ans il était devenu un guerrier exceptionnel, il ne s'était pas installé pour bâtir une école, se reposant sur ses lauriers, mais il était au contraire devenu doublement fasciné par ses études. Au cours de ses derniers jours, il méprisa la vie de confort que lui offrait le seigneur Hosokawa, et vécut pendant deux ans seul dans une grotte de montagne, plongé dans une profonde contemplation. Le comportement de cet homme pourtant cruel et déterminé était bien sûr des plus humbles et des plus honnêtes.
Musashi écrivit : " quand vous avez atteint la Voie de la Stratégie, il n'est aucune chose que vous ne puissiez comprendre." et " Vous trouverez la Voie en tout." En effet, il devint lui-même un maître artisan et un artiste. Il produisit des chef d'œuvre de peinture à l'encre, peut-être parmi les plus estimées par les Japonais. Ses travaux représentent des cormorans, des hérons, Hotei le dieu Shinto, des dragons, des oiseaux et des fleurs, un oiseau sur un arbre mort, Daruma ( NdT : Bodhidharma, maître Zen )…
Il était fin calligraphe, comme le montre son œuvre "Senki" ( esprit de la guerre ). Il existe une petite sculpture en vois du boddhisattva Fudo Myoo, appartenant à une collection privée. Une sculpture de Kwanonn a été récemment perdue. Il travailla également le métal, et fonda l'école des fabricants de gardes d'épée qui signaient "Niten" comme lui. On dit qu'il écrivit des poèmes et des chansons, mais aucun n'est parvenu jusqu'à nous. On dit aussi que le Shogun Iemitsu lui commanda un tableau représentant le lever du soleil sur le château d'Edo.
Ses œuvres picturales sont parfois marquées de son sceau, "Musashi", ou de son nom de plume, "Niten". Certains pensent que ce nom de "Niten" ( deux ciels ) fait allusion à sa technique de combat utilisant deux sabres tenus au dessus de la tête. En certains lieux il étabit des écoles connues sous le nom de "Niten ryu", et en d'autres lieux "Enmei ryu" ( le cercle clair ).
Il écrivit "Etudiez la Voie de toutes les professions". Il est évident que ce fut là toute son œuvre. Il cherchait la compagnie des escrimeurs, mais également des moines, des stratèges, des artistes et des artisans, avide d'étendre ses connaissances.
Musashi écrivit au sujet des divers aspects du Kendo d'une telle manière qu'il est possible d'y trouver des informations aussi bien pour le débutant que pour le maître. Cela s'applique non seulement à la stratégie militaire, mais à toute situation où l'on fait usage de plans et de tactique.
Les hommes d'affaire japonais utilisent le Go Rin No Sho comme un guide des pratiques commerciales depuis longtemps, préparant les campagnes de ventes comme des opérations militaires, en utilisant les même méthodes énergiques. De la même manière que Musashi semble avoir été un homme terriblement cruel, les hommes d'affaires ne prennent pas de gants et semblent agir sans scrupules.
Les études qui ont marqué la vie de Musashi sont aussi pertinentes au vingtième siècle qu'elles le furent sur le champ de bataille du Japon médiéval. Elles s'appliquent à toutes les nations. On peut les résumer en deux mots, sans se tromper beaucoup : " humilité et travail".

 Ce passage est extrait pour la majeure partie d'un site anglophone où l'on peut trouver la totalité du Livre des Cinq Anneaux traduit en anglais par Bryan Fullerton. On trouve le passage du duel contre Kojiro dans la préface du livre Traité des Cinq Roues, par Miyamoto Musashi, chez Albin Michel dans la collection Spiritualité vivantes ( probablement épuisé ).


1. Éviter toutes pensées perverses

Je me suis d’abord demandé si le traducteur avait bien rendu le sens de ce premier principe de Musashi. Que veut dire, au juste, «pensées perverses» ?

J’ai trouvé dans le traité les passages suivants qui me paraissent en éclairer le sens :

  • "Les samouraïs doivent [...] n’avoir plus aucun point obscur sur la Voie qu’ils doivent pratiquer, n’avoir plus aucun égarement d’esprit, [...] et ainsi n’avoir aucune ombre. Alors, les nuages de l’égarement se dissiperont, c’est là le vrai ‘Vide’."
  • "Conservez un esprit vaste, droit, sans trop de tension ni aucun relâchement, évitez qu’il soit unilatéral, maintenez-le au juste milieu. [...] Même au plus fort de la mêlée d’une bataille, il faut rechercher les vérités de la tactique et bien réfléchir afin d’atteindre l’esprit immobile."
  • "Le coup ‘sans pensée, sans aspect’ [...] en partant du vide. On rencontre très souvent ce coup. Il faut donc bien l’apprendre et s’y exercer."
  • "[...] on doit posséder un esprit droit et il est important de conserver un esprit dégagé de tout sentiment de faiblesse vis-à-vis de soi-même."

De toute évidence, les "pensées perverses" dont parle Musashi sont l’effet de ce que l’on appelle dans la pensée traditionnelle le mental. Ce mot a la même racine que "menteur". Il s’agit en fait des pensées, des émotions, des interprétations, des représentations... de tout ce qui déforme la réalité.

Ce que suggère le mental – étant l’effet de nos projections – représente toujours une vision déformée de la réalité, de ce qui est. Les traducteurs du traité, M. et M. Shibata, font du reste le commentaire suivant : "Le Vide est comparable au firmament purifié de tous les nuages de l’égarement." Le mot "vide" revient souvent dans la pensée traditionnelle. Parvenir au "vide" revient à apaiser, à dominer le mental : le bavardage intérieur alimenté par les pensées, les émotions. L’objet premier de la méditation est précisément de réduire le fonctionnement du mental, voire de le supprimer. Mais on peut aussi parvenir à calmer le mental dans l’action. On y parvient par la concentration de l’attention.

Dans la méditation, la concentration de l’attention, par exemple sur la respiration ou la répétition d’un son (mantra), etc., vise précisément à suspendre le mental. À une étape de l’entraînement dans la pratique bouddhique de Vipassana, l’objet de la concentration devient le fonctionnement même du mental : voir les pensées, les émotions, les interprétations, les représentations... Autrement dit, voir les "nuages de l’égarement" apparaître, disparaître... Cette pratique permet à la longue de dominer le mental et d’atteindre le vide qui est comme le "firmament purifié". Or, cette vigilance doit s’exercer non seulement dans la pratique de la méditation proprement dite mais aussi dans l’action, qui devient ainsi une forme de méditation. La vigilance dans l’action s’exerce par la concentration de l’attention au geste, au mouvement, au corps – ici et maintenant.

Atteindre le vide, c’est guérir l’esprit en se libérant en particulier de ce que l’on appelle parfois la paranoïa sensitive : le "délire" entretenu par la peur d’être rejeté, par le doute et, en général, par les émotions et les représentations négatives... Ce travail sur soi est d’autant plus important que le mental demeure, à mon avis, le plus important facteur de stress.

Telle est la première tâche du guerrier dans l’action : atteindre le vide mental, devenir transparent à lui-même. Autrement dit, parvenir à la conscience d’être, à ce qui, à l’arrière-plan, dit : "Je suis".

le jeu intérieur des sportifs de compétition

On trouve dans la tradition bouddhique zen de nombreux textes incontournables, si vous me permettez l’expression, auxquels j’aurais pu recourir pour commenter ce premier principe de Musashi. Mais j’ai préféré faire appel à la réflexion d’un Occidental qui a le mérite à mes yeux d’avoir découvert par lui-même certaines données de base dans la pensée traditionnelle, à l’occasion d’une recherche personnelle sur les conditions mentales les plus favorables à la pratique d’une discipline sportive : le tennis. Ce qui me permet aussi de rattacher la pratique sportive à la tradition des arts martiaux, à la condition que l’on pratique les sports dans le même esprit que les arts martiaux.

Depuis quelques années, on trouve dans la plupart des programmes d’entraînement des sportifs de compétition la même préoccupation d’atteindre le vide. Timothy Gallwey, ancien champion de tennis, parle de cette démarche dans la pratique des sports comme de la découverte du jeu intérieur : "Le joueur découvre le jeu intérieur quand il comprend que l’adversaire le plus difficile à vaincre n’est pas en face de lui sur le court mais bien dans sa tête. Il constate alors que les réactions de son esprit créent beaucoup plus de difficultés que la vitesse ou la direction des balles. Ses pensées rendent les coups plus difficiles qu’ils ne le sont en réalité. De plus, le joueur saisit que les obstacles mentaux qui l’empêchent de bien jouer l’empêchent aussi de bien vivre."

L’esprit (en anglais, mind) dont parle ici Gallwey est précisément le mental : les "nuages de l’égarement". Gallwey, lui, en parle comme des "obstacles mentaux"... Ce sont la peur, le manque de confiance en soi, le blâme, le manque de concentration, l’application excessive, le manque de volonté de gagner, le perfectionnisme, la timidité, la frustration, la colère, l’ennui, les attentes et enfin, une formule qui les résume tous, un esprit sans repos... autrement dit, un mental agité.

Le jeu intérieur est donc pour Gallwey "ce qui se passe dans la tête", le dialogue intérieur entre deux aspects du psychisme. Ces deux niveaux, il les appelle respectivement le moi no 1 et le moi no 2. "Le ton de voix du moi no 1 et les qualificatifs qu’il emploie quand il s’adresse au moi no 2 indiquent nettement qu’ils ne se font pas confiance. Leur méfiance atteint souvent un tel niveau que le moi no 1 répète continuellement les mêmes directives : ‘Baisse le bras... baisse le bras... baisse le bras...’ Il semble persuadé que le moi no 2 ne peut se souvenir de rien." Plus loin il ajoute : "Plus le moi no 1 se méfie du moi no 2, plus il se fait du souci, plus il se sent obligé de donner des directives au corps et plus il doit ‘essayer’ de provoquer un mouvement correct. Plus le moi no 1 s’applique, plus le corps se contracte et plus il joue mal. Il en résulte un découragement et une frustration qui rendent le jeu désagréable. Ainsi, il devient impossible de réaliser son potentiel." Il s’agit donc, comme le suggère Gallwey, de "mettre une muselière au moi no 1." De dominer le mental. "Sans l’intervention (du moi no 1) le moi no 2 manifeste un talent qui dépasse nos attentes et que nous avons souvent peur de reconnaître comme étant nôtre."

Dans les sports, on appelle cette approche identifiée depuis peu : "jouer en dehors de sa tête".

Cette pratique, qui est millénaire, revient à faire taire l’esprit critique et à s’en remettre au corps, à le "laisser faire". On parvient alors, comme l’ont soutenu depuis toujours les maîtres des arts martiaux et, depuis peu, un nombre de plus en plus grand d’entraîneurs dans les sports de compétition, à maintenir l’attitude juste qui favorise la spontanéité. S’en remettre au corps revient, en définitive, à s’en remettre au ça, c’est-à-dire à l’intelligence instinctive (ce dont je parle plus loin dans le commentaire du principe sept).

Pour se familiariser avec ce concept du vide mental, il faut savoir qu’il se produit de lui-même dans toutes les conditions particulièrement exigeantes, dans les moments forts, par exemple pendant une descente à skis ou encore... un saut en parachute! Il est évident que lorsque l’on est entièrement entraîné dans une action physique exigeante, le mental se trouve suspendu. C’est de là que naît sans doute le sentiment d’exaltation que procurent de telles expériences, la conscience se définissant alors dans l’instant présent, ici et maintenant. Comme le rappelle Gallwey : "La plupart des joueurs qui écoutent ce qui se passe dans leur tête entendent un dialogue intérieur qui s’interrompt seulement durant leurs rares périodes de concentration intense. Le reste du temps, ce dialogue se poursuit inlassablement." L’entraînement consiste donc à se familiariser avec le fonctionnement du mental afin d’étendre cette interruption à l’ensemble de la performance et, éventuellement, de l’étendre sur le chemin de la sagesse, à toutes les situations de la vie.

L’entraînement que suggère Musashi concerne toutes les disciplines et trouve à s’appliquer à toutes les situations de la vie. C’est ainsi que Daisetz Teitaro Suzuki, qui a été par ses nombreux livres, ses conférences, etc., l’initiateur en Occident du bouddhisme zen, écrit à propos de l’art du tir à l’arc, une des disciplines des arts martiaux :

"Dès que nous réfléchissons, délibérons, conceptualisons, l’inconscience originelle (sic) [Je pense que Suzuki parle ici de l’inconscient. Une imprécision du traducteur, je suppose...] se perd et une pensée s’interpose. La flèche a quitté la corde, mais elle ne vole pas directement vers la cible, et la cible n’est plus où elle est. Le calcul, qui est un faux calcul, s’en mêle. Tout le tir à l’arc en est faussé. L’homme est bien un roseau pensant mais ses plus grandes œuvres se font quand il ne pense ni ne calcule. Il nous faut redevenir ‘comme des enfants’ par de longues années d’entraînement à l’art de l’oubli de soi."

le yoga de la communication

Il s’agissait jusqu’ici de conditions où le corps se trouve engagé dans l’action. Il est plus difficile d’atteindre le vide mental lorsque c’est l’esprit même qui se voit engagé. Mais je puis témoigner qu’il est aussi possible, lorsque l’esprit est engagé dans l’action, de faire taire le moi no 1 – pour reprendre l’expression du jeu intérieur de Gallwey. Cette maîtrise, que j’exerce inégalement je dois le reconnaître, a fait chez moi l’objet d’un entraînement soutenu durant de nombreuses années. Il m’arrive d’ailleurs assez souvent aujourd’hui, que ce soit pendant une conférence que je prononce ou une émission de radio que j’anime, de faire taire le moi no 1. J’ai du reste observé le même phénomène chez les comédiens, les chanteurs et, en général les gens de spectacle chez qui se produit parfois ce que l’on appelle dans le métier un état de grâce. Le résultat est bien meilleur.

L’état dans lequel je me trouve alors est l’effet de la production d’ondes alpha par le cerveau. J’éprouve dans ces conditions un certain enthousiasme qui favorise, par ailleurs, une meilleure participation du public.

L’enthousiasme  n’est sans doute pas aussi grand que celui ressenti dans les conditions où c’est le corps qui se trouve engagé dans l’action, mais il n’en est pas moins bien réel... La différence entre les deux types d’expérience paraît tenir à ce que, dans le cas où c’est le corps qui se trouve engagé, l’expérience prend appui sur l’instinct; et que, dans le cas où c’est l’esprit, l’expérience se traduit plutôt comme un accès direct à l’intuition... J’ai cependant observé que l’attitude juste au plan psychique dépend aussi en partie de la posture du corps. Lorsque l’on prend la parole en public, il est approprié de s’asseoir, par exemple, sur le bord de son fauteuil, les pieds bien à plat sur le sol, le dos droit; ou encore, si on parle debout, il est avantageux d’avoir les pieds légèrement écartés, le bassin vers l’avant (ce qui facilite la respiration abdominale)... En fait, quelle que soit la position, assise ou debout, il s’agit d’être centré, de trouver un équilibre physique, une certaine stabilité. Curieusement, on parvient éventuellement à se centrer dans n’importe quelle position ou presque. Les animaux ne sont-ils pas toujours bien centrés... sans penser? Et les enfants de même? Deux règles à ne pas oublier : lorsque la position le permet, maintenir le dos droit, plus précisément au niveau de la cinquième vertèbre lombaire, comme si on montait à cheval, la partie supérieure du dos ayant peu d’importance; et adopter le plus possible la respiration abdominale. Ces deux règles sont fondamentales dans la méditation. Il s’agit de les appliquer aussi, le plus possible, dans l’action. L’attitude juste au plan physique entraîne toujours l’attitude juste au plan psychique.

les pensées, oui... mais les émotions

À propos du mental, il a surtout été question jusqu’ici des pensées. Mais le mental comprend aussi les émotions; de même que les interprétations, les représentations, etc., qui sont l’effet de l’interaction des pensées et des émotions. L’entraînement du guerrier exige donc qu’il intervienne aussi dans la dimension émotionnelle du fonctionnement mental. Mais que l’on ne se méprenne pas sur le sens de ce travail. Il ne s’agit pas ici de refouler les émotions mais de les prévenir ou de les assumer en pleine conscience.

On trouve dans la tradition des samouraïs une anecdote qui illustre bien l’importance du travail sur soi au niveau des émotions. Un samouraï se vit un jour confier la tâche de venger le meurtre de son Shogun. Étant parvenu à trouver l’assassin, le guerrier dégaine son sabre et s’avance lentement vers son adversaire pour en finir. C’est alors que l’autre, dans un geste de rage et de désespoir, crache à la face du guerrier! Sur le coup, le guerrier hésite un moment, recule d’un pas... puis, curieusement, rengaine son sabre et s’éloigne! L’autre, encore sous le choc, lui demande alors pourquoi il renonce à le tuer au moment où il n’a plus qu’à lever son sabre pour lui trancher la gorge. Et le guerrier de répondre que le crachat l’avait mis en colère et que s’il l’avait tué sous le coup de la colère, c’eût été un acte personnel commandé par une émotion et non par l’acte impersonnel de vengeance qu’il était venu accomplir.

Son geste, autrement dit, ne pouvait être accompli qu’en état de vide mental : "sans pensée, sans émotion..."

J’ai trouvé dans un curieux ouvrage   informatif et humoristique, un passage décrivant de façon originale le fonctionnement du mental, sous le titre : "Opacité : le pari".

"De façon générale, le crâne humain se distingue particulièrement bien du hardware informatique par son OPACITÉ. L’homme a cette caractéristique fondamentale qu’il peut mentir (ou plus simplement : refuser de parler) : les données, de toute nature, résidant sous son cuir chevelu restent envers et contre tout son jardin secret.

"Jardin secret" : délicieuse expression, forgée par un anonyme qui avait tout compris :
– secret (pas besoin de faire un dessin);
– jardin (c’est un espace mental, où l’on fait ce qu’on veut, et pas seulement conserver des données : je me souviens, je me raconte mes souvenirs, et même des souvenirs à valeur ajoutée (les faits plus quelque chose), je m’invente des choses qui pourraient avoir lieu, qui pourraient avoir eu lieu, qui ne pourraient pas avoir lieu mais qu’il est tellement jouissif de m’imaginer quand même, que sais-je encore).

"C’est le véritable trou noir des conceptions, représentations, débats et monologues en tous genres qui germent à plein temps sous la calotte et qui – la plupart du temps pour notre plus grand bien – y restent."

Je retiens, pour décrire le fonctionnement du mental, l’excellente formule : "valeur ajoutée (les faits plus quelque chose)"...

 

 

2. Se forger dans la voie en pratiquant soi-même
et non par le jeu des idées

C’est d’une pratique dont il s’agit ici. Les principes de Musashi n’invite pas à la spéculation mais à l’engagement dans une pratique. Pour le guerrier, la pratique régulière, assidue peut faire la différence entre la vie et la mort. Dans certaines disciplines des arts martiaux, on rappelle qu’il faut pratiquer tel mouvement, tel geste, "10 000 fois", c’est-à-dire jusqu’à pouvoir le retrouver spontanément lorsque l’on doit y recourir. Il en va de même pour celui qui considère plutôt ces principes comme les règles d’un art de vivre. C’est dans la pratique que le guerrier se crée lui-même.

Le guerrier considère chaque situation qui se présente comme l’occasion d’un entraînement qui doit se traduire par des pensées justes, des paroles justes, des actions justes. La tradition samouraï commande en toutes choses l’attitude juste. On trouve la même prescription dans la tradition amérindienne. Chez les Yaquis, Don Juan enseigne à son disciple l’impeccabilité  ou encore, si je me réfère à une autre tradition, occidentale et moyenâgeuse : une conduite sans peur et sans reproche – devise du chevalier Bayard! Plus près de nous, Benjamin Franklin, l’un des signataires de la Constitution américaine, qui était franc-maçon et rosicrucien, insiste dans son autobiographie sur la nécessité de pratiquer ce qu’il appelait les "vertus morales". Il s’imposait d’ailleurs tous les soirs un examen de ses comportements de la journée.

On trouve aussi cette pratique dans la tradition chinoise. Maître K’ong (Confucius) l’énonce en ces termes : "Chaque jour, je m’examine plusieurs fois : Me suis-je fidèlement acquitté de mes engagements? Me suis-je montré digne de la confiance de mes amis? Ai-je mis en pratique ce qu’on m’a enseigné?"

Je dirais même qu’il faut éviter de se prendre au piège de la spéculation. Comme le fait remarquer Carl Jung : "L’abstraction représente le plus grand piège pour l’Occident." Il semble en effet que nous ayons une forte tendance à la spéculation. C’est ainsi que dans le domaine du développement personnel, de la croissance, qui nous intéresse plus spécialement ici, on trouve aujourd’hui un nombre considérable de livres sans doute valables mais dont la lecture se traduit rarement par une pratique sérieuse. On se contente le plus souvent d’aller d’un livre à un autre sans trouver la motivation de mettre en pratique les enseignements.

Il est vrai que, dans tous les domaines, passer à la pratique suppose que l’on exerce déjà une certaine maîtrise sur sa vie. Qu’est-ce donc, en effet, qui empêche de passer à la pratique de l’enseignement? On invoque le plus souvent le manque de temps. Il s’agit pourtant du temps de sa propre vie. Est-il possible que l’on ne puisse pas retenir pour soi une partie de son temps? On invoque alors les devoirs, les obligations pour expliquer, pour justifier le manque de temps pour soi. C’est bien ce que je dis : passer à la pratique suppose que l’on exerce déjà une certaine maîtrise sur sa vie, sur son temps. Encore faut-il pouvoir agir, c’est-à-dire pouvoir exercer son libre arbitre, plutôt que réagir, c’est-à-dire se soumettre au destin... Ce qui ne va pas de soi. Tout se passe, en effet, comme si le libre arbitre devait faire l’objet d’une conquête. Je vous soumets cette hypothèse troublante : il n’y aurait pas de libre arbitre si ce n’est la part de l’énergie en devenir que l’on parvient à libérer de son destin. Ce n’est qu’une hypothèse, bien sûr. Mais je la crois susceptible de provoquer une prise de conscience de la difficulté d’exercer son libre arbitre. Je n’arrive pas à m’expliquer autrement que l’exercice du libre arbitre exige toujours un effort. S’il y a effort, c’est qu’il y a résistance. Tout se passe comme si le destin résistait à toute tentative d’exercer le libre arbitre. C’est ainsi que pour passer à la pratique de l’enseignement, il faut faire un effort afin de trouver le temps, l’énergie, la motivation...

Mais peut-être, plus simplement, le libre arbitre est-il source d’angoisse, ce qui expliquerait que l’on préfère être lié par les événements, les circonstances, les conditions de la vie, commandés par le destin. La peur de la liberté découlerait en partie de la peur d’être seul, isolé, différent, rejeté.

Quoi qu’il en soit, j’ai quant à moi trouvé – relativement – le temps, l’énergie, la motivation de passer à la pratique le jour où j’ai compris que je devais me libérer de certaines contraintes, faire des choix et me les imposer; que je devais exercer un certain libre arbitre sous peine de reconnaître que je n’en avais pas, et que ma vie était entièrement commandée par des forces extérieures, par le destin. Mais peut-être est-ce là une autre illusion.

Cette réflexion sur le destin et le libre arbitre m’a permis – relativement, encore une fois – de trouver le temps, l’énergie, la motivation pour passer à la pratique. Je reconnais toutefois qu’il me faut presque tous les jours, pour exercer mon libre arbitre, négocier résolument avec le destin.

Passer à la pratique représente à mes yeux le plus exigeant des principes suggérés par Musashi. Ce principe, qui à prime abord paraît aller de soi, exige un effort considérable.

3 et 4 Embrasser tous les arts et non se borner à un seul

et non se borner à celui que l’on exerce soi-même

J’ai regroupé ces deux principes qui, sauf erreur, se complètent.

Dans le premier, Musashi invite à une certaine polyvalence dans les arts martiaux; à ne pas se limiter à la pratique d’un seul art mais à se familiariser avec tous les autres. L’expérience acquise dans la pratique de nombreux arts – techniques, disciplines, etc. – contribue à développer des qualités qui seront mises à profit dans l’art – technique, discipline, etc. – que l’on souhaite maîtriser. L’avantage que représente une telle démarche, non seulement dans les arts martiaux mais dans tous les domaines, paraît évidente.

Dans le second principe, Musashi va encore plus loin lorsqu’il invite à ne pas se borner au métier que l’on exerce mais à connaître la voie de chaque métier.

L’insistance que met Musashi à suggérer une expérience élargie, une connaissance générale – puisqu’il consacre deux principes à cet aspect de la démarche du guerrier – mérite que l’on s’y attarde.

DE LA FORMATION GÉNÉRALE

On comprend que Musashi, sans pour autant négliger la formation spécialisée puisqu’il était lui-même un spécialiste, recommande pourtant ce que nous appelons aujourd’hui une formation générale. C’est du moins la première interprétation qui s’impose à moi.

"Il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose."

"Le spécialiste, vite dépassé, est en train de disparaître de la scène économique pour faire place au généraliste qui, lui, s’adapte et se renouvelle."

Je ne pense pas pour autant que l’on puisse être contre la spécialisation. Elle répond aujourd’hui à un besoin certain dans notre monde de plus en plus complexe. On doit souvent faire appel à un savoir spécialisé pour résoudre un grand nombre de problèmes. En revanche, si on ne veut pas perdre de vue l’ensemble mais tenir compte de la complexité des phénomènes auxquels nous devons faire face, la spécialisation doit nécessairement prendre appui sur une solide formation générale.

La formation spécialisée tend à résoudre les problèmes à partir d’un seul point de vue alors que la formation générale tient compte de l’ensemble et fait place à la dimension humaine. Recourant à la systémique, je dirais que la formation spécialisée évoque analogiquement un système fermé qui par définition n’échange ni énergie, ni matière, ni information avec son environnement; et la formation générale, un système ouvert, donc en relation avec son environnement.

"On peut se demander finalement si la véritable intelligence n’est pas celle qui généralise, l’intelligence non homogène, non close sur un domaine déterminé. L’intelligence suppose avant tout la libération de ce qui l’empêche de se manifester plénièrement, l’intelligence exige de sortir de toutes les prisons, des dogmes, des tabous, des coutumes, des opinions. Répétons ici qu’il n’y a pas d’intelligence réelle sans une totale ouverture de l’esprit, sans une curiosité insatiable. Il n’y a aucune intelligence qui soit bloquée sur des opinions établies une fois pour toutes. L’homme intelligent possède en lui tellement d’opinions diverses qu’il n’éprouve plus le moindre besoin de se fixer sur une opinion, quelle qu’elle soit." 

Pierre Daco

de la vision et de la gestion dans l’entreprise

À notre époque dominée par l’économique, la spécialisation la plus recherchée est la gestion, le management. Cette vague qui déferle sur nous depuis une vingtaine d’années a donné lieu à de nombreuses aberrations. Dans toutes les sphères d’acti-vité on trouve de ces gestionnaires interchangeables, susceptibles en principe de diriger n’importe quelle entreprise, quel qu’en soit l’objet, comme en témoigne un glissement du discours qui va, par exemple, jusqu’à parler des bénéficiaires du système hospitalier ou éducatif comme d’une clientèle.

La gestion a pris le pas sur la vision. Certaines grandes institutions publiques sont dirigées comme le serait une usine de boîtes de conserve... Et je n’ai rien contre les boîtes de conserve! J’ai pu observer personnellement ce phénomène dans le monde des médias électroniques, de la télévision en particulier, publi-que aussi bien que privée. Les contenus des émissions se sont amenuisé au fur et à mesure que s’imposait une gestion à court terme et sans culture générale.

L’envergure découle d’une formation générale. Elle permet de situer les problèmes dans un ensemble et d’envisager des stratégies à moyen et à long terme en fonction d’une continuité, tout en tenant compte de la dimension humaine.

Cette observation vaut aussi bien, du reste, pour... une usine de boîtes de conserve!

C’est ainsi que j’ai trouvé chez plusieurs auteurs de formation et d’orientation diverses une critique sévère de la gestion comme spécialisation et une réflexion judicieuse sur l’importance, pour l’entrepreneur, d’une formation générale et d’une démarche de généraliste.

Voici deux courts exposés qui vont dans ce sens :

Robert Kelley, auteur de La génération de l’excellence écrit : "En dépit de toutes les histoires de diplômés de philosophie réduits à conduire des taxis, certaines compagnies préfèrent engager les titulaires de diplômes littéraires car des généralistes formés à la logique, à l’histoire et ayant des aptitudes à la rédaction passent pour être mieux à même de réfléchir efficacement à leur travail. Les diplômés de lettres se retrouvent de plus en plus dans les secteurs d’activité économique et on peut affirmer sans risque qu’ils réussissent très bien dans les secteurs techniques, professionnels, de gestion, ou même dans la vente, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public."

Jean-Paul Getty, considéré comme un des plus grands entrepreneurs de son époque et aussi comme un des hommes les plus riches, dans son livre Comment réussir en affaires a fait un véritable réquisitoire contre la spécialisation : "Une éducation hautement spécialisée, écrit-il, est très bien – pour le spécialiste. Mais, plus vaste est la portée de l’éducation de l’entrepreneur, plus il est apte à saisir la nature des problèmes qu’il aura à confronter." Et plus loin, dans un chapitre qu’il consacre à la formation de l’entrepreneur, il revient sur cette question : "Malgré l’insistance actuelle sur la spécialisation, la montée de l’échelle conduisant aux échelons supérieurs est plus que jamais basée sur les arts libéraux." Après avoir fait état d’une étude parue dans le magazine Fortune, sur la formation de l’entrepreneur, Getty en rapporte les conclusions qui lui paraissent inéluctables : "Le cadre supérieur en affaires de l’ère moderne obtient un niveau plus élevé d’instruction classique que ses prédécesseurs et c’est le cadre le plus instruit qui est le plus susceptible de s’élever le plus haut et le plus vite." Il déplore même – et avec lui de nombreux hommes d’action de sa connaissance – la tendance grandissante à favoriser l’ultra-spécialisation dans la formation des entrepreneurs : "[...] Je considère comme démoralisante la tendance croissante vers l’ultra-spécialisation et vers l’orientation à sens unique des jeunes cadres, spécialement dans leur éducation. Il semble que beaucoup de jeunes gens consacrent une part déraisonnablement grande de leur vie académique à l’étude des ‘disciplines pratiques’ tout en laissant de côté les sujets aptes à contribuer à faire d’eux des humains multi-dimensionnels." Il poursuit : "Alors que je suis conscient que le jeune cadre aujourd’hui est professionnellement extrêmement bien formé et possède tout le savoir nécessaire pour bien accomplir sa tâche, je déplore l’étroitesse de son éducation classique et de ses intérêts. Je ne puis m’empêcher de penser que l’éducation qui néglige d’élargir les horizons de l’individu est une éducation insuffisante. La négligence des humanités - lesquelles apportent à l’étudiant des intérêts culturels et, à tout le moins, une certaine compréhension des gens, du monde et de ses institutions - ne peut avoir aucun résultat bénéfique." Enfin, Getty termine en faisant état de deux enquêtes importantes menées à un moment par la Fondation Ford et la Fondation Carnegie qui recommandent dans leurs conclusions que l’éducation en affaires soit solidement basée sur les valeurs classiques.

Depuis quelques années, les plaidoyers en faveur de la formation générale des entrepreneurs sont de plus en plus nombreux. Un ouvrage récent, qui s’appuie sur de nombreux témoignages, expose les avantages que représente plus particulièrement une formation littéraire pour les entreprises. Comme l’écrit son auteur, Alain Etchegoyen, dans Le Capital-Lettres : "Que les jeunes formés aux lettres saisissent leur chance : ce qu’ils ont accumulé tant dans la forme que dans le contenu constitue un ‘capital’ rentable pour les entreprises. Certaines d’entre elles l’ont déjà compris et ouvrent leurs portes pour mêler littéraires et ingénieurs. [...] elles ont tout à y gagner."

BUREAUCRATES, TECHNOCRATES et TECHNOBUREAUCRATES

"Les succès de la science écologique nous montrent que, contrairement au dogme de l’hyperspécialisation, il existe une connaissance organisationnelle globale, seule capable d’articuler les compétences spécialisées pour comprendre les réalités complexes."

Edgar Morin

La déshumanisation de la société actuelle, du système sociopolitique ou socio-économique, selon le point de vue, apparaît à de nombreux observateurs comme l’effet en grande partie de l’hyperspécialisation qu’entraînent la bureaucratie, la technocratie. De la techno-bureaucratisation systématique de la société.

L’exercice du dictionnaire est toujours profitable, même lorsqu’il s’agit d’un mot ou d’une famille de mots qui nous sont familiers.

Voici ce qu’on y trouve :

BUREAUCRATE : "Fonctionnaire, employé rempli du sentiment de son importance et abusant de son pouvoir sur le public. [...] ‘Les bureaucrates ont réussi à bureaucratiser le monde’ (M. Ragon)."

BUREAUCRATIE : "1. Pouvoir politique des bureaux; influence abusive de l’administration. [...] 2. L’ensemble des fonctionnaires considérés du point de vue de leurs pouvoirs dans l’État."

Le mot bureaucratie apparaît vers la fin du XVIIIe siècle. Mais le phénomène remonte, pour ainsi dire, à la nuit des temps. (Peut-être même est-il inscrit dans nos gènes!) Plus près de nous, cette forme d’organisation et de commandement (cratein : commander) a trouvé une justification à son expansion et à son renforcement dans le modèle mécaniste, hérité de la révolution copernicienne, pour se développer avec la grande industrie et le taylorisme ou travail à la chaîne. Par les dates auxquelles les mots dérivés apparaissent dans le dictionnaire, on peut voir que le phénomène a pris depuis lors de plus en plus d’ampleur; et que, par ailleurs, tous les dérivés ont une connotation péjorative... Curieusement, alors que le modèle mécaniste n’a plus la même emprise dans la production industrielle, il triomphe de plus en plus dans l’administration où il imprègne les mentalités, surtout depuis l’avènement de l’économie tertiaire, celle des services.

La bureaucratie se trouve désormais associée à la technocratie.

TECHNOCRATE : "(Souvent péj.) Ministre, haut fonctionnaire technicien [...], tendant à faire prévaloir les conceptions techniques d’un problème au détriment des conséquences sociales et humaines."

Le technocrate est typiquement l’individu auquel échappe une vue de l’ensemble.

TECHNOCRATIE : "Système politique dans lequel les techniciens [...] ont un pouvoir prédominant (au détriment de la vie politique proprement dite)."

Les considérations humanistes ne peuvent être que l’effet d’une formation et d’une vision de généraliste qui permettent de considérer les problèmes dans leur complexité plutôt que de les ramener à leurs éléments simples en fonction d’un seul point de vue.

En fonction d’un seul point de vue me fait penser à cette réflexion d’Abraham Maslow :

"Si le seul outil dont vous disposiez était un marteau, vous seriez enclin à tout prendre pour un clou!"

Darth Vader, prototype du technocrate!

"Il ne suffit pas d’apprendre à l’homme une spécialité. Car il devient ainsi une machine utilisable mais non une personna-lité. Il importe qu’il acquière un sentiment, un sens pratique de ce qui vaut la peine d’être entrepris, de ce qui est beau, de ce qui est moralement droit. Sinon il ressemble davantage, avec ses connaissances professionnelles, à un chien savant qu’à une créature harmonieusement développée. Il doit apprendre à comprendre les motivations des hommes, leurs chimères et leurs angoisses pour déterminer son rôle exact vis-à-vis des proches et de la communauté."

Albert Einstein

Telle est aussi l’opinion exprimée par le mythologue Joseph Campbell

Évoquant La guerre des étoiles, trilogie cinématographique de George Lucas, où s’affrontent, comme dans tous les grands récits mythiques, les forces du mal et les forces du bien, Campbell n’hésite pas à définir Darth Vader, personnage antipathique qui a mis son pouvoir au service des forces du mal, comme un bureaucrate. Il aurait pu dire un technocrate ou, pour être encore plus exact, un technobureaucrate... Campbell définit en effet Darth Vader comme un haut fonctionnaire technicien, un serviteur du système, de la machine monstrueuse – dans le sens de déshumanisée – qui s’emploie à faire de nous des êtres dépersonnalisés, des producteurs/consommateurs sans âme.

Campbell :

"Les masques effrayants que portent, dans La guerre des étoiles, les gens au service des forces du mal représentent en fait une force monstrueuse dans le monde actuel. Lorsque Darth Vader se retrouve sans son masque, on découvre un homme immature, qui ne s’est pas développé en tant qu’être humain. Ce que l’on découvre, c’est en fait un visage pour ainsi dire pitoyable.

Moyers :

"Qu’est-ce que cela signifie pour vous?

Campbell :

"Darth Vader n’a pas développé son humanité. Il est un robot. Il est un bureaucrate, qui ne vit pas selon ses valeurs mais selon celles que lui impose le système. Tel est le défi que nous devons tous relever aujourd’hui dans nos vies. Est-ce que le système va t’écraser et nier ton humanité ou parviendras-tu à utiliser le système pour la réalisation d’objectifs humains? Quel rapport entretiens-tu avec le système, qui t’assure que tu ne le serves pas de façon compulsive? [...] L’attitude à adopter consiste à se définir dans cette période de l’histoire comme un être humain. [...]"

Moyers :

"En faisant quoi?"

Campbell :

"En demeurant attaché à ses propres idéaux et, comme Luke Skywalker, en repoussant les exigences impersonnelles du système."

DE L'INVARIANT COMMUN OU LOI D'ANALOGIE

La seconde interprétation que me suggèrent ces deux principes de Musashi est moins évidente. La démarche qu’il préconise en suggérant de passer d’un art à un autre, d’un métier à un autre, me paraît inviter à considérer une loi fondamentale que l’on appelle dans la tradition occidentale l’invariant commun. Il s’agit ici de la loi d’analogie que l’on ne peut saisir que si, passant d’une discipline à une autre, on prend conscience que certaines règles fondamentales leur sont communes. C’est ainsi par exemple que le rapport (de deux longueurs, surfaces, etc.) en architecture équivaut à l’intervalle (accord consonant ou dissonant de deux notes) en musique... Encore faut-il pour prendre conscience de l’invariant commun avoir certaines notions de ces deux disciplines.

La loi d’analogie évoque pour moi, une des règles appliquées par l’école de créativité appelée Synectics. Cette école, qui a vu le jour à Harvard au cours de la Seconde Guerre mondiale, après avoir été pendant quelques années au service de l’industrie militaire, s’emploie depuis à résoudre divers problèmes de créativité pour des institutions ou des entreprises, allant de la conception de systèmes à l’invention de nouvelles technologies.

La règle qui m’intéresse plus spécialement ici concerne le choix de candidats à la fonction de synector. Cette fonction consiste à participer aux séances de travail, et parfois à les animer, au cours desquelles on cherche une solution au problème soumis par les clients. Ces séances prennent la forme d’un brainstorming – mot que l’on traduit parfois en français par "remue-méninges". Or, l’expérience a démontré que les meilleurs candidats – donc, aux dires de ces experts en créativité, les individus les plus créateurs – se recrutent parmi ceux qui possèdent des connaissances ou des aptitudes dans au moins deux disciplines différentes, et préférablement trois. L’exemple qui me vient à l’esprit est celui d’un des plus grands cerveaux de notre siècle : Albert Einstein, qui était physicien mais qui avait aussi une connaissance de la musique, des mathématiques et de la botanique, voire de la chimie, de la cuisine et même du dressage des chiens! Le fait de posséder des connaissances ou des aptitudes dans diverses disciplines a pour effet de favoriser le fonctionnement analogique.

J’ai trouvé un bel exemple du processus analogique chez Maurice Martenot. Ce qui n’a rien d’étonnant... Jugez-en vous-même...

Inventeur des "ondes Martenot", il était à la fois ingénieur de formation et musicien autodidacte. Il a fondé au Conservatoire National de Musique de Paris un cours pour la formation musicale des élèves des classes de danse, suivant les principes d’éducation musicale qu’il avait établis sur des bases psychophysiologiques. Ces connaissances dans ce domaine complexe lui ont aussi inspiré une méthode de relaxation, la kinésophie. Martenot a aussi fondé, à une étape de son étonnante carrière, l’École d’art Martenot...

"Ondes radio-électriques ou ondes sonores ont les mêmes caractéristiques quant au phénomène de résonance par sympathie. Dans le domaine des sons : lorsqu’un corps sonore (les cordes d’un violon ou celles d’un piano) ébranle par ses vibrations les molécules de l’air, tout objet placé dans son voisinage se met lui aussi à vibrer si toutefois sa vibration propre (sa hauteur de son) est la même que celle émise par le violon ou le piano. Autre exemple : si, ayant observé la hauteur de son d’un verre de cristal, on chante à proximité un son de même hauteur, la vibration des cordes vocales transmise par l’air est reçue par le verre et alimente son mouvement vibratoire. Les ondes radio-électriques diffusées dans l’espace apportent à nos postes une parcelle d’énergie suffisante pour mettre en action (après amplification) la membrane du diffuseur. Dans tous ces exemples, il y a transfert d’énergie. C’est par un phénomène identique que la mise en résonance avec les forces de vie nous apporte l’énergie cosmique."

de la bissociation


La spécialisation ne permet guère de faire appel à la créati-vité et encore moins de la développer. Car ce qui empêche la créativité, c’est précisément la façon habituelle d’aborder les problèmes. Nous avons tous tendance à nous laisser guider par les mêmes schèmes de références. Ainsi le veut le principe du moindre effort. Dans son étude sur la créativité, Arthur Kœstler souligne le rôle que joue dans ce processus la rencontre de deux idées (ou plus), ce que favorise la familiarité avec plusieurs disciplines. "J’ai forgé le terme de ‘bissociation’ pour établir une distinction entre la routine de la pensée disciplinée dans un seul univers du discours – sur un seul plan, disais-je – et les types créateurs qui opèrent toujours sur plus d’un plan."  La familiarité avec diverses disciplines permet en effet de dégager ce qui entre elles est différent, donc de les mieux cerner l’une par rapport à l’autre, et ce qui est semblable : l’invariant commun.

5. Savoir distinguer les avantages
et les inconvénients de chaque chose

Ce principe m’apparaît comme une invitation à voir les situations dans lesquelles on se trouve avec réalisme. Autrement dit, à «voir ce qui est». Les avantages, bien sûr, mais aussi les inconvénients. Et surtout les inconvénients que vont entraîner les avantages, car il n’y a pas d’avantages sans inconvénients, de même qu’il n’y a pas non plus d’inconvénients sans avantages (bien que le dernier terme de cette proposition paraisse en général moins évident...).

Cette vision peut sembler pessimiste mais l’observation la plus élémentaire permet de constater qu’elle est tout simplement réaliste. C’est ainsi, par exemple, qu’à une époque les maladies infectieuses (inconvénients) régressent grâce aux antibiotiques (avantages) ce qui, du fait de l’explosion démographique qui s’ensuit, provoque les plus grandes famines (inconvénients) de l’histoire de l’humanité... Je pourrais poursuivre ad infinitum sur cette lancée : les syndicats (avantages) ont entraîné un alourdissement (inconvénients) du fonctionnement des institutions et des entreprises; la révolution industrielle a contribué au confort (avantages) d’une partie de l’humanité, mais elle est responsable de l’exploitation de l’autre partie et de la pollution sur l’ensemble de la planète (inconvénients); les technologies du transport permettent aujourd’hui à des millions de personnes de découvrir le monde (avantages), mais ce flux de touristes représente une menace grave pour l’équilibre des systèmes, naturels aussi bien que sociaux (inconvénients); l’hygiène de vie, une meilleure alimentation et (encore une fois) les progrès de la médecine sont autant de facteurs qui contribuent à l’augmentation de l’espérance de vie (avantages), mais on découvre que cette augmentation entraîne de nouvelles maladies, des coûts sociaux causés par le vieillissement de la population qui menacent l’économie et, pour un grand nombre de personnes âgées, des conditions de vie qui tiennent davantage du naufrage que de la sérénité... (inconvénients); etc.

C’est que nous vivons dans un monde de dualité. Il faut aussi entendre ce mot dans le sens d’ambivalence, de contradiction. Si nous considérons l’énoncé de Musashi en fonction de l’énergie, nous dirions que le positif et le négatif finissent toujours par s’équilibrer. Le taoïsme enseigne que l’énergie cosmique, qui se manifeste à tous les niveaux, comporte deux aspects opposés et complémentaires que sont le yin, la tendance passive, et le yang, la tendance active. Ces deux tendances se manifestent en alternance, l’une se trouvant en puissance dans l’autre. C’est ainsi que dans la symbolique taoïste, on représente ces deux formes d’énergie par un cercle que divise une ligne sigmoïde (en forme de S) avec, de part et d’autre, le yin et le yang : la partie noire comportant un point blanc et la partie blanche un point noir, ce qui signifie que l’une donne naissance à l’autre.

Dans ces conditions, où est le progrès? En effet, si "les avantages et les inconvénients de toutes choses" sont indissociables; et si chaque fois que l’on trouve une solution à un problème, elle entraîne un nouveau problème, parfois même plusieurs, où donc est le progrès? Troublante question. Surtout, étant donné l’impossibilité d’échapper à cette tyrannie, comment éviter d’être paralysé dans l’action?

L’évolution procéderait comme une spirale excentrique, qui va s’élargissant petit à petit. Par un processus d’essais et d’erreurs, de nouvelles conditions sont créées qui permettent à la conscience de faire de nouvelles expériences. Rien n’interdit de penser, bien sûr, qu’elles représentent un progrès matériel. On estime volontiers que les conditions de vie actuelles sont relativement meilleures qu’elles ne l’étaient autrefois, du moins pour nous. Il devient évident qu’elles ne sont meilleures que pour quelques privilégiés. C’est ainsi que l’on se trouve très vite devant la dualité. Mais, comme le suggère l’image de la spirale excentrique, à travers ce processus d’essais et d’erreurs, la conscience s’étend. Tel est le véritable progrès.

Ce principe, si on l’applique au domaine de l’action, suppose donc qu’il est impossible de prendre des décisions, d’arrêter des politiques, qui ne comportent que des avantages : elles vont nécessairement entraîner aussi des inconvénients. Dans le monde de la dualité où nous sommes, les deux aspects positif et négatif de l’énergie que représentent les avantages et les inconvénients tendent vers un équilibre dans le temps. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’une telle vision oblige à considérer les situations dans leur complexité et à prévoir autant que possible les inconvénients qu’entraîneront nécessairement les avantages obtenus. Il s’agit toujours, partagés que nous sommes entre "les avantages et les inconvénients de toutes choses", d’orienter l’énergie avec lucidité.

J’ai eu l’occasion d’exposer ce principe à des groupes de gestionnaires dans le cadre d’ateliers de formation. Les témoignages recueillis par la suite me permettent de penser que la compréhension de ce principe inspire des décisions, des politiques, plus justes.

Le "syndrome de Dédale"

La tyrannie de ce principe a été reconnue par quelques scientifiques, dont Baruch S. Blumberg, Prix Nobel de médecine (1976), qui l’a baptisée "syndrome de Dédale".

"[...] lorsqu’un problème est résolu, il soulève d’autres problèmes, et leur solution crée à leur tour d’autres problèmes. Le mythe de Dédale constitue une bonne métaphore de ce processus.

"Dédale était architecte, sculpteur, ingénieur, artisan et particulièrement doué pour résoudre les problèmes. Or, chaque fois qu’il résolvait un problème, d’autres surgissaient. Lorsqu’il travaillait à la cour du roi Minos, il trouva la solution du problème posé par l’amour de la reine Pasiphaè pour le grand taureau blanc sacré. Il dessina et fit construire une vache creuse, grandeur nature. On installa la reine à l’intérieur, elle fut inséminée, et son problème fut résolu. Mais cela créa un autre problème, car cette union donna un fruit, le Minotaure. Dédale résolut ce problème-là en construisant un labyrinthe où l’on pourrait enfermer le Minotaure. Ce qui créa encore un autre problème, car de jeunes Athéniennes et Athéniens devaient être offerts en sacrifice au Minotaure tous les ans, et cela affligeait Dédale, qui était lui-même Athénien. Pour résoudre ce problème, il aida Thésée et Ariane (fille du roi et de la reine, donc demi-sœur du monstre) à tuer le Minotaure et à s’échapper du labyrinthe. Mais cela conduisit à l’emprisonnement de Dédale dans le labyrinthe avec son fils Icare. La solution de ce problème – la fuite de Dédale et d’Icare grâce à des ailes faites de plumes et de cire – conduisit à la mort d’Icare. Dédale s’envola vers d’autres aventures et vers la solution et la création de nouveaux problèmes. Ainsi, un des résultats de la créativité scientifique et de la résolution de problèmes est souvent de donner naissance à de nouveaux problèmes, même si la situation est meilleure qu’au départ. Il faut garder cette idée en tête lorsqu’on utilise la science pour résoudre des problèmes technologiques et sociaux."

6. En toutes choses, s'habituer au jugement intuitif

"L’intuition peut donner le jour à une théorie mais on n’a jamais vu une théorie donner le jour à une intuition."

Albert Einstein

La raison ne suffit pas.

L’intuition est un mode de connaissance directe qui ne passe pas par le raisonnement, la déduction, la logique.

À une étape de l’évolution où la technologie permet, grâce à l’informatique, de prolonger non seulement la mémoire mais d’une certaine façon le raisonnement, la déduction et la logique, il paraît important de rappeler que ce mode de fonctionnement ne suffit pas. Dans la mesure où l’hémisphère gauche du cerveau, qui assure en grande partie ce mode de fonctionnement, se trouve prolongé par la technologie, il faut d’autant plus s’employer à éveiller, à stimuler l’hémisphère droit, qui assure en grande partie le fonctionnement intuitif, afin de ne pas devenir les esclaves de nos machines.

Devenir les esclaves de nos machines revient, en définitive, à fonctionner comme elles. "L’organisation mécanique, écrivait Einstein, s’est substituée partiellement à l’homme novateur." Un développement excessif de la pensée rationnelle finit par atrophier l’intuition. Pour la machine, il s’agit toujours de choisir entre 0 ou 1, blanc ou noir, oui ou non. Il s’agit ici, comme chacun sait, d’un fonctionnement binaire. Mais l’homme se définit aussi au niveau ternaire. C’est même ce qui le distingue essentiellement de la machine. Il y a opposition et complémentarité entre le "oui ou non" de la machine et le "oui et non" de Pythagore, qui est propre à l’homme. Il existe une dialectique, un échange incessant entre les deux modes de fonctionnement, que sont, d’une part, le raisonnement, la déduction et la logique au niveau binaire et, d’autre part, l’intuition au niveau ternaire. Mais il demeure que, dans la complexité, c’est le "oui et non", autrement dit la dimension intuitive, qui permet de fonctionner. Or, le monde devenant de plus en plus complexe, nous devons désormais faire davantage appel à l’intuition.

Non seulement l’intuition permet-elle de fonctionner dans la complexité mais aussi dans l’ambiguïté, voire dans la contradiction. La tolérance à l’ambiguïté, à la contradiction, est une des qualités du guerrier d’aujourd’hui, qui doit pouvoir fonctionner en l’absence de valeurs stables et gérer le chaos alors que les repères sont flous. À l’époque où la NASA recrutait ses premiers astronautes, les candidats furent soumis à une batterie de tests particulièrement exigeants. Malgré tout, le nombre de candidats demeura encore trop élevé. Il fallait donc trouver un dernier critère d’admissibilité afin de retenir les plus qualifiés. On soumit donc ces candidats à un test permettant d’évaluer leur tolérance à l’ambiguïté, autrement dit leur aptitude à maîtriser une situation encore indéterminée, qui appelle des jugements contradictoires. En définitive, cela revenait à ne conserver que les candidats capables de faire appel au jugement intuitif. Telle est sans doute aujourd’hui, dans notre monde en crise, la qualité primordiale du guerrier dans l’action.

De nombreux entrepreneurs de ma connaissance admettent volontiers qu’il leur arrive souvent, après avoir pesé le pour et le contre, après avoir considéré la décision que leur dictent le raisonnement, la déduction et la logique, d’opter finalement pour celle que leur dicte l’intuition. Comme le fait remarquer Henry Mintzberg, professeur de gestion de l’Université McGill et conseiller très réputé chez les entrepreneurs, le dirigeant de haut niveau, contraint de composer avec des conditions de marché chaotiques et imprévisibles, se doit d’être un "penseur holistique [...] de faire intuitivement confiance à des indices impalpables s’il veut faire face à des problèmes infiniment trop complexes pour relever de l’analyse rationnelle. [...] l’efficacité organisationnelle ne réside pas dans ce concept simplet qu’on qualifie de ‘rationalisme’, mais dans un amalgame de logique clairvoyante et d’intuition pénétrante."

Dans le contexte d’ateliers de formation destinés à des gestionnaires, je pense être parvenu à démontrer comment, dans les situations complexes, le mode de pensée déductif est insuf-fisant, en recourant au jeu de Tarots.

Les vingt-deux lames (cartes) des Tarots représentent vingt-deux concepts. Elles peuvent toutefois occuper vingt-deux positions différentes, ce qui leur donne un sens particulier : nous voici donc en présence de (22 x 22) concepts. Par ailleurs, le sens de chaque lame change selon qu’elle est à l’endroit ou à l’envers : nous voici maintenant en présence de (22 x 22 x 2) concepts... En dernière analyse, je dirais qu’on arrive à une combinatoire qui serait de l’ordre de (22 x 22 x 2)22 sauf erreur! Soit...

Il est certain qu’une bonne connaissance du sens de chacune des lames et de chacune des positions est nécessaire. C’est la part de la raison. C’est en quelque sorte posséder le mode d’emploi. Mais les Tarots représentent un tel système de variations combinatoires, autrement dit de permutations de sens à l’infini, que leur complexité impose rapidement de faire appel aussi, je dirais même surtout, à l’intuition. Le passage d’un niveau de fonctionnement à l’autre, de l’interprétation déductive à l’interprétation intuitive, si on en est conscient au moment où il se produit, représente une expérience exaltante. Que ce soit à l’occasion de l’interprétation des Tarots ou d’une prise de décision dans l’action, on a soudain l’impression d’une expansion de la conscience. Le cerveau qui jusque-là émettait surtout des ondes bêta émet alors davantage d’ondes alpha.

comment s’éveiller à l’intuition?

"Le poète trouve d’abord, il cherche ensuite."

Jean Cocteau

Cette formule – fulgurante! – me paraît s’appliquer à toute démarche intuitive dans quelque domaine que ce soit. Dans les situations complexes, critiques ou confuses, il faut souvent renoncer à chercher... pour «trouver d’abord»!

Chercher et trouver correspondent en fait aux deux modes de pensée fondamentaux. Le poète – dont l’une des fonctions consiste à rendre familier ce qui est étrange et étrange ce qui est familier – suggère ici de renverser l’ordre habituel : de trouver d’abord et de chercher ensuite. Or, cette formule résume très bien le brainstorming, à propos de l’invariant commun. Cette méthode de créativité conçue par Alex Osburn favorise le fonctionnement du mode de pensée intuitif, le générateur d’idées, lui permettant de "trouver d’abord" en réduisant le plus possible, selon la règle dite du jugement différé, le fonctionnement du mode de pensée déductif, qu’il appelle le filtre à idées.

Il s’agit donc de mettre en veilleuse l’esprit critique, car nous avons tendance à évaluer une nouvelle idée, à l’analyser, à soulever des objections et à conclure prématurément. Lorsque l’on se soumet à la règle du jugement différé, on reporte à une étape ultérieure l’intervention du mode de fonctionnement déductif de la pensée, s’accordant ainsi un délai avant de peser le pour et le contre. Sans se soucier de la pertinence des idées ou de leurs possibilités de mise en pratique, les participants auxquels on propose une suite de stimuli expriment toutes les idées qui leur viennent à l’esprit. Ces idées émergent parfois par associations, formant comme une suite de la même famille; parfois, au contraire, elles n’ont aucun rapport les unes avec les autres. Un meneur de jeu qui a préparé la séance énonce les règles à respecter et veille à leur application. À l’occasion, il imprime une nouvelle orientation à la recherche en soumettant de nouveaux stimuli. Une autre personne joue le rôle de greffier, qui consigne les idées au fur et à mesure qu’elles sont émises. La séance doit se dérouler avec une certaine rigueur mais dans un climat ludique.

Cette méthode a été conçue pour stimuler la créativité en groupe. C’est à cette condition qu’elle se révèle la plus fructueuse, l’interaction des participants ayant un effet d’entraînement. Mais, comme le fait remarquer Philip Goldberg : "Les règles à observer sont fort simples, et les principes de base aisément adaptables, de sorte que la technique peut aussi s’appliquer individuellement. Ces règles sont au nombre de quatre :

  1. Quelles que soient les idées proposées, on ne doit ni les discuter, ni les juger. Leur analyse critique fera l’objet d’une séance ultérieure.
  2. Abondance d’idées ne nuit pas, bien au contraire. Comme le dit un proverbe chinois : ‘Qui veut prendre un poisson doit tendre plusieurs lignes.
  3. Aucune idée ne doit être considérée a priori comme étrange, farfelue ou totalement hors du sujet. Le but recherché n’est pas d’être dans le vrai, mais d’amorcer un processus générateur de solutions de rechange neuves.
  4. On s’efforcera au maximum d’amalgamer entre elles les différentes idées émises, de les modifier ou de les perfectionner." 

Le brainstorming est une tactique du guerrier sur la Voie de l’action.

question de channeling

"[...] ne plus limiter à un petit nombre le spectre le plus élevé du potentiel humain. L’état actuel de la connaissance le permet et les circonstances planétaires présentes l’exigent."

Willis Harman Ph. D. et Howard Rheingold

Le mot channeling fait recette. Il aura mis une vingtaine d’années à s’imposer. On l’entend aujourd’hui le plus souvent dans le sens d’une expérience de communication avec l’au-delà par l’entremise d’un channel, d’un canal ou médium qui agit comme intermédiaire. Mais dans le sens originel du mot, le channeling signifie simplement que "l’image ou l’information" provient par l’entremise d’un channel "non précisé, d’une source non spécifiée en dehors de la perception consciente", ce qui revient à dire que cette image ou cette information peut aussi provenir de l’intuition. C’est dans ce sens surtout, celui d’une communication avec le surconscient, que le mot est pris par Harman et Rheingold : "À peu près tout le monde a fait l’expérience d’un channeling de vision créatrice, d’une percée d’intuition profonde, d’un moment de connaissance qu’il savait provenir d’en dehors de la partie habituelle de l’esprit cognitif."

De nombreux témoignages permettent d’affirmer que de telles expériences possèdent une puissance transformatrice. Des expériences de channeling, au sens où on l’entend ici, peuvent mener à une croissance et à une transformation aux plans psychologique et spirituel. Car l’intuition est la faculté qui permet d’entrer en rapport avec le Soi, le guide intérieur en chacun de nous. C’est ainsi que Krishnamurti l’entendait : "[...] l’intelligence très éveillée, c’est l’intuition; c’est le seul guide véritable dans la vie." Être à l’écoute de son guide intérieur, de son intuition, permet de créer sa vie, en trouvant en soi les réponses aux grandes questions : "Que devrais-je faire de ma vie? Comment puis-je devenir moi, le plus parfaitement possible? Comment éveiller et exploiter pleinement mon potentiel? À quoi devrais-je employer le moment qui vient?, etc." Trouver en soi des réponses à de telles questions revient effectivement à créer sa vie. Tel est sans doute l’objet ultime de la créativité. La percée ultime de l’intuition.

Ces expériences de révélation et d’illumination peuvent aussi favoriser une transformation au plan social. Comme le soulignent les auteurs : "Le point de rencontre entre la conscience humaine et la transformation de la société, dans l’histoire, semble se trouver dans cette percée individuelle vers des potentiels encore inexploités." La physique moderne enseigne que rien n’est séparé, tout est interrelié. Sir James Jeans, physicien de réputation mondiale, résumant les effets de la découverte de la mécanique quantique, disait : "L’univers commence à ressembler davantage à une grande pensée qu’à une grande machine." Commentant cette déclaration, "à la fois poétique et scientifique, mais des plus troublantes", Harman et Rheingold font état d’une étude récente portant sur l’opinion qui se fait jour actuellement chez les scientifiques américains, opinion selon laquelle la réalité émergerait d’un "champ unifié de conscience." C’est à l’exploitation de notre capacité de faire de telles percées vers des ressources jusqu’ici peu explorées que nous invitent Harman et Rheingold. Ce sont là en effet, précisément, "des ressources qui nous permettront de régler nos plus grandes difficultés. Surtout les plus grandes, y compris la plus considérable de toutes : notre autodestruction."

Pour amorcer cette transformation nous devrons, d’abord et avant tout, changer certaines de nos croyances. Car ce sont nos croyances qui créent la réalité : notre perception de l’univers, de la nature humaine, de nous-mêmes. Nous devons changer parmi ces croyances celles qui se rapportent aux capacités humaines, et plus spécialement aux limites de ces capacités, telles qu’elles sont encore aujourd’hui perçues par la société. Ces fausses croyances sont fondées sur une série de postulats qui n’ont été contestés que tout récemment, parmi lesquels : l’esprit est une fonction des composantes du cerveau et uniquement une fonction du cerveau; l’individu moyen possède peu ou pas de génie ou de talent, et son aptitude à l’inspiration est proportionnelle au quotient intellectuel qu’il a eu la chance (ou la malchance) de recevoir à la naissance; etc. Ce sont de telles croyances qui déterminent nos limites et qui nous empêchent de réaliser notre potentiel. Changer radicalement nos croyances, conscientes et inconscientes, revient à repousser nos limites personnelles. Ce qui représente une entreprise considérable, il ne faut pas se le cacher. Car les croyances qui sont les moins senties au niveau conscient se forment très tôt dans la vie et peuvent ne jamais changer. Ce sont celles qui nous intéressent le plus ici : "les croyances fondamentales se rapportant à notre identité en tant qu’être humain et à notre relation avec le reste de l’univers". Pourtant, comme le rappellent les auteurs : "L’histoire nous a montré à maintes reprises l’évolution possible de l’opinion sur les limites humaines et que ces limites elles-mêmes peuvent changer de façon radicale." Ils n’hésitent d’ailleurs pas à affirmer qu’il est "possible de reprogrammer de façon délibérée nos croyances".

Telle est la tâche du nouveau guerrier aujourd’hui : explorer son espace intérieur et repousser ainsi ses propres limites.

Je suggère sur l’intuition les trois livres suivants :

Philip Goldberg, L’intuition (éd. de l’Homme), ouvrage orienté en fonction de l’action;

Frances E. Vaughan, L’éveil de l’intuition (éd. La Table Ronde), ouvrage qui met l’accent sur la démarche psychospirituelle;

Willis Harman, PH. D. et Howard Rheingold, Créativité transcendante – Devenir le cocréateur de sa vie (éd. de Mortagne, coll. "Par 4 chemins"), ouvrage d’information mais aussi outil de transformation de soi et du monde, qui nous propose une nouvelle image de l’homme.

7. Connaître d'instinct ce que l'on ne voit pas

Ce principe se rapporte à la nature animale de l’homme.

Il me paraît significatif que Musashi fasse une distinction entre l’intuition, qui est l’objet de son sixième principe, et l’instinct dont il parle ici. Cette distinction est d’autant plus importante que l’on a souvent tendance à confondre ces deux termes.

INSTINCT : "Impulsion qu’un être vivant doit à sa nature; comportement par lequel cette impulsion se manifeste. [...] D’instinct : d’une manière naturelle et spontanée."

INTUITION : "Forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement."

Le Petit Robert.

Selon la pensée traditionnelle, l’être humain se définit en fonction d’une polarité fondamentale :

• l’intuition, qui correspond au pôle supérieur, celui de la divinité, de la conscience cosmique;

• et l’instinct, qui correspond au pôle inférieur, celui de l’animalité, de l’énergie vitale.

L’instinct est la tendance innée, commune à tous les êtres vivants. C’est par l’instinct que nous participons de la nature, en nous comme à l’extérieur de nous.

L’instinct représente la nature en nous par rapport à la culture.

Depuis peu, j’ai pour moi-même regroupé l’enseignement traditionnel en fonction de la représentation suivante :

L’instinct correspond donc au ventre.

LE HARA

Que ce soit dans les arts martiaux ou dans la pratique de zazen (technique de méditation zen), la tradition japonaise enseigne que le centre de l’instinct est le hara.

Le mot japonais hara signifie "ventre". Mais il est souvent employé pour parler du centre de gravité, le point d’équilibre du corps, où sont concentrées les forces vitales.

Ce centre se trouve à l’intérieur de l’abdomen : entre, d’une part, quatre centimètres environ (deux ou trois doigts) sous le nombril et, d’autre part, la cinquième vertèbre lombaire.

Le hara est le noyau de l’énergie vitale, de la force instinctive ou ki.

de la conscience du corps...

Dynamiser l’instinct commande de vivre en harmonie avec la nature, en chacun de nous comme à l’extérieur, car je suis dans la nature et la nature est en moi.

La nature en moi est le corps.

"Connaître d’instinct" prend appui sur le corps.

Tout exercice physique permet de dynamiser l’instinct. Mais l’attention au corps, lorsque le genre d’exercice le permet, a pour effet de développer aussi la conscience du corps, en ajoutant une dimension importante : le maîtrise du mental. Il s’agit par cette pratique – comme dans les arts martiaux qui doivent être pratiqués non pas mécaniquement mais en étant conscient de la posture, du mouvement du corps – d’étendre ainsi la conscience, qui est le plus souvent logée dans la tête, à l’ensemble du corps. Autrement dit, d’incarner la conscience dans tout le corps.

L’attention au corps fait de tout exercice une forme de méditation, une méditation dynamique.

La respiration abdominale permet aussi de développer la conscience du corps. L’attention est d’abord tournée vers l’abdomen, le hara : inspiration/expiration... Puis, petit à petit, elle s’étend à tout le corps jusqu’à inclure éventuellement le rapport du corps à l’environnement.

D’autres pratiques telles que, encore une fois, les arts martiaux mais aussi, par exemple, le ski – comme je l’ai souligné dans mon commentaire du premier principe – permettent (relativement) de développer la conscience du corps et de l’étendre à son rapport à l’environnement.

... à la conscience de soi

La conscience du corps, que ce soit par l’attention aux sensations tactiles (et auditives), aux mouvements ou à la respiration abdominale, permet d’accéder à la conscience de soi, la conscience d’être.

Il n’y a pas de fonctionnement harmonieux sur les autres plans qui ne prenne appui sur l’instinct, fondement de l’être. "Connaître d’instinct", pour reprendre la formule de Musashi, c’est prendre conscience de soi, de l’être dans sa globalité.

8. Prêter attention au moindre détail

Contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, l’attention au moindre détail, que suggère Musashi, suppose qu’il faut avoir une vue d’ensemble et non pas s’attacher à chaque détail en particulier. C’est ce qui ressort de la distinction qu’il fait dans son traité entre voir et regarder : "Entre voir et regarder, voir est plus important que regarder."

voir, c’est précisément élargir l’attention à l’ensemble – ce qui correspond à la vision passive;

regarder, c’est au contraire focaliser l’attention sur un détail – ce qui correspond à la vision active.

Musashi précise : "Ce qui est important, c’est que dans cette Voie, on ne peut devenir expert en la tactique sans avoir une vue directe et vaste... [...] La position doit permettre de voir largement et vastement. Entre voir et regarder, voir est plus important que regarder. L’essentiel dans la tactique est de voir ce qui est éloigné comme si c’était proche et de voir ce qui est proche comme si c’était éloigné. L’important dans la tactique est de connaître le sabre de l’adversaire, mais de ne pas regarder du tout ce sabre adverse. Méditez bien là-dessus. Cette position des yeux convient aussi bien dans la tactique du simple duel que dans une bataille."

Méditer en marchant

Les recherches sur la perception sensorielle, que j’ai poursuivies à l’époque où j’étais professeur en communication à l’Université McGill, m’ont amené à concevoir une technique de méditation qui repose précisément sur la différence entre voir (l’ensemble) et regarder (un point en particulier).

Cette technique consiste simplement à s’entraîner à voir plutôt qu’à regarder (comme le suggère Musashi, que j’ai découvert beaucoup plus tard). Mais il s’agit dans cette pratique de maîtriser non pas la vue – qui assure toujours à la fois les deux fonctions : voir et regarder – mais l’attention. Autrement dit, pour employer le langage de la physiologie, de dissocier l’attention de la vision restreinte assurée par la fovea centralis (et, relativement, par la macula oblongata) pour l’investir dans le champ visuel élargi que propose la vision périphérique.

Je devais trouver chez Musashi la confirmation de cette pratique : "Le premier point est de savoir regarder de côté sans bouger les pupilles." Ce qui revient à investir l’attention dans le champ visuel élargi que propose la vision périphérique.

Afin de bien saisir la différence entre voir et regarder, il faut en faire soi-même l’expérience. Je vous suggère donc de constater :

• que la vision focalisée, assurée surtout par la fovea, est restreinte : il suffit de regarder un objet, qu’il soit proche ou éloigné, pour constater qu’on n’en perçoit avec netteté qu’une toute petite partie;

• qu’il est possible de prendre conscience de la vision périphérique en élargissant le champ de l’attention des deux côtés à la fois sans bouger les yeux.

Telle est, en somme, la différence entre voir – la vision élargie; et regarder – la vision restreinte.

Telle est aussi, en ce qui concerne l’expérience visuelle, la différence entre l’attention passive (voir) et l’attention active (regarder).

C’est sur cette pratique que repose la méditation en marchant : sur le fait d’élargir le champ de l’attention en fonction de la vision périphérique de façon à voir plutôt qu’à regarder.

Chaque fois que j’élargis le champ de l’attention, passant ainsi de l’attention active à l’attention passive, je constate :

• que l’environnement ne m’apparaît plus à l’extérieur de moi, mais que je me perçois au contraire à l’intérieur – ce qui augmente mon sentiment de participation;

• qu’il m’est plus facile, lorsque mon attention correspond à la vision périphérique, de prendre conscience de mon corps, de ma présence ici et maintenant, et d’être conscient de moi-même, conscient d’être;

• qu’il m’est aussi plus facile d’apaiser le fonctionnement du mental : dans la mesure, en effet, où l’attention passive est soutenue, "ça" cesse de parler dans ma tête.

Élargir le champ de l’attention en fonction de la vision périphérique, autrement dit voir au lieu de regarder, représente donc, à toutes fins utiles, une technique de méditation.

Cette technique de méditation, que j’associe plus spécialement à la marche, trouve aussi à s’appliquer dans de nombreux domaines, notamment dans certains sports. Chaque fois que l’on étend l’attention à la vision périphérique, non seulement on a une vue d’ensemble mais on exerce une maîtrise sur le mental. Le bavardage (du moi no 1 de Gallwey) se trouve alors suspendu. Cette pratique exige un entraînement. Comme le souligne Musashi : "Cette position ne peut être acquise d’un seul coup dans les moments d’urgence. Donc, ayez bien en tête tout ce que j’ai écrit jusqu’ici, gardez bien cette position des yeux dans la vie quotidienne et en toutes occasions ne modifiez pas la position de vos yeux."

Avoir l’œil américain...

Dans le court essai que j’ai consacré à cette technique de méditation, j’ai souligné que l’on trouve aussi cette pratique dans la tradition amérindienne.

Je devais en avoir la confirmation dans l’ouvrage de Pierre Morency, ouvrage qui réunit les textes de ses entretiens radiophoniques, à la radio FM de Radio-Canada, sur la nature du Nouveau Monde :

"Ce premier soir du vrai printemps nous avait, mon voisin et moi, sortis de nos logis, comme tant d’autres du quartier qui processionnaient, en souliers légers, tête nue. L’air était grisant; voitures et motos se déchaînaient. Les promeneurs qui nous frôlaient devaient bien se demander ce qui nous tenait ainsi dans l’extase, mais personne ne s’est arrêté, personne n’a tendu l’oreille vers cette plénitude qui montait en musique du fond d’un petit jardin clôturé. Personne non plus n’a levé la tête vers le ciel où criaient, bien en vue, deux engoulevents en chasse.

– En fait, dit mon voisin, il faudrait avoir des yeux et des oreilles tout le tour de la tête!

– Cela s’appelle : avoir l’œil américain...

"Cette locution, qui n’a pas fait souche au Québec, même chez les lettrés, est entrée dans la langue française au moment où nos cousins des ‘vieux pays’ se sont pris d’engouement pour la vie des Indiens à travers les romans de Fenimore Cooper. Les Amérindiens n’ont-ils pas la réputation, à cause de leur vie libre et de leurs habitudes forestières, d’avoir les sens si aiguisés qu’ils peuvent ‘apercevoir sans détourner la tête aussi bien ce qui se passe à droite et à gauche que ce qui se présente devant eux’? Avoir l’œil américain, n’est-ce pas également se pourvoir de l’aptitude à entendre ce que nous écoutons, à voir ce qui est derrière quand on regarde devant? C’est en tout cas le sens que je prêtais à cette formule quand je l’ai choisie, il y a quelques années, pour servir de titre à une série d’entretiens radiophoniques où je prenais plaisir à conduire mes auditeurs dans la nature du Nouveau Monde."

au plan psychologique

Cette pratique peut aussi s’étendre à toutes les situations de la vie. Il suffit de transposer analogiquement au plan psycho-logique, dans ses attitudes et ses comportements, ce qui a été défini jusqu’ici au plan physiologique en considérant les événements, les circonstances, les conditions de la vie mais aussi les êtres, autrement dit en percevant le monde de la façon que suggère la vision périphérique, prêtant ainsi attention au moindre détail mais sans jamais perdre de vue l’ensemble.

9. Ne rien faire d'inutile

Ce principe recoupe un des points capitaux de l’enseignement du bouddhisme zen : le wu-wei, hérité de la tradition chinoise par suite de l’influence taoïste sur le chan qui allait devenir au Japon le zen.

On traduit souvent wu-wei par "non-agir", mais ce principe doit plutôt s’entendre comme l’action naturelle, spontanée, "sans rien d’inutile"...

Dans les arts martiaux, l’inutile c’est de résister par l’affrontement. On doit plutôt, comme je l’ai signalé ailleurs, tenter de vaincre sans combattre. Si l’adversaire fonce sur vous, plutôt que de vous opposer à son mouvement, de lui résister par l’affrontement, vous devez au contraire vous esquiver prestement tout en le tirant dans le sens où son mouvement l’entraîne déjà; ce qui a pour effet de lui faire perdre l’équilibre. C’est le sens de wu-wei que suggère Lin-Yu-tang : "[...] le principe d’esquiver une force qui vient sur vous de sorte qu’elle ne puisse vous atteindre"... Mais ce principe, comme il le précise plus loin, trouve à s’appliquer à toutes les circonstances de la vie : dans "[...] l’art de maîtriser les circonstances sans leur opposer de résistance."

la "loi d’économie"

"La productivité, c’est l’art de faire le plus possible avec le moins possible, d’augmenter la production avec le même nombre de travailleurs, la même quantité de machines ou de matières premières. C’est en quelque sorte l’ingrédient de la vraie croissance."

Alain Dubuc

Ce principe de Musashi, "Ne rien faire d’inutile", évoque la "loi d’économie" de la systémique, que l’on peut ramener à la formule suivante : "Le plus petit input pour le plus grand output".

L’approche systémique, comme le rappelle Joël de Rosnay, "ne doit pas être considérée comme une «science», une «théorie» ou une «discipline», mais comme une nouvelle méthodologie, permettant de rassembler et d’organiser les connaissances en vue d’une plus grande efficacité de l’action." Il explique plus loin que cette approche s’appuie sur la notion de système. "D’après la définition la plus courante, «un système est un ensemble d’éléments en interaction». Une ville, une cellule, un organisme sont donc des systèmes. Mais aussi une voiture, un ordinateur ou une machine à laver! On voit qu’une telle définition est trop générale. Aucune définition du mot système ne peut d’ailleurs être satisfaisante. Seule la notion de système est féconde."

Le schéma suivant permet de se représenter un système quel qu’il soit :

CAUSE
Input/intrant
(données, entrées)

ACTION
Boîte noire

EFFET
output/extrant
(résultats, sorties)

L’input représente tout ce qui entre dans un système, à savoir :

• énergie,
• ou information (messages),
• ou matière (grandeurs matérielles).

L’output, tout ce qui sort du système, après avoir subi une transformation dans la boîte noire, à savoir :

• énergie,
• ou information (messages),
• ou matière (grandeurs matérielles).

Quant à la boîte noire, elle représente le fonctionnement interne du système qui conditionne, ou simplement transforme, un phénomène agissant dans l’input en un autre phénomène dans l’output. (Il faut comprendre que l’output est rarement de même nature que l’input : il peut entrer, par exemple, de la matière dans un système et en sortir de l’énergie, comme c’est le cas pour un véhicule moteur, etc.)

À ces trois fonctions s’en ajoute une autre : le feedback, parfois appelé en français "rétroaction", "boucle de retour" ou "effet de retour". C’est l’effet de réaction sur la cause, qui permet de réguler le fonctionnement du système. L’exemple le plus simple est celui du thermostat : dès que la température souhaitée est atteinte, le système ainsi régulé s’arrête, se met en veilleuse ou fonctionne au ralenti. Sans cette fonction, le système ou ce qui en dépend se trouve menacé.

La loi d’économie revient à optimiser le fonctionnement de l’ensemble du système, c’est-à-dire : le plus petit input pour le plus grand output en passant, dans la boîte noire, par l’action la plus efficace, nécessitant pour elle-même le moins d’énergie.

"Tout phénomène peut être considéré en tant que système, rappelle Joèl de Rosnay, dans la mesure où tout phénomène constitue un ensemble d’éléments en interaction." Une entreprise, une institution, un groupe social, est un système. De même un individu, car il reçoit de l’énergie, sous une forme ou sous une autre, qu’il conditionne ou transforme pour l’émettre, sous une forme ou sous une autre. Quelle que soit la nature du système, la loi d’économie trouve à s’appliquer. Elle permet d’en optimiser le fonctionnement en suggérant des interventions ponctuelles dans ses fonctions. "Rien d’inutile"...

La vision que suggère la systémique est même parfois fulgurante. C’est ainsi qu’à la lumière de la loi d’économie, les systèmes bureaucratiques apparaissent soudain dans toute leur aberration : à une étape de leur évolution, il entre dans de tels organismes plus de messages ou de quantités mesurables qu’il n’en sort, sans compter que la transformation absorbe à elle seule une bonne partie de l’énergie disponible ou produite. Il devient vite évident que l’objet réel de ces organismes, parvenus au stade entropique, n’est plus fonction du mandat qui leur a été confié mais se ramène à assurer leur propre survie en tant que système. C’est ici, bien sûr, un cas limite...

J’ai souvent évalué pour moi-même – et aussi pour d’autres, dans le cadre de conférences ou d’ateliers de croissance – le fonctionnement individuel de ce point de vue : input – ce que je reçois (ou ce que j’ai reçu) de la société, des autres; output – ce que je donne à la société, aux autres. Cet exercice permet d’évaluer, à partir du rapport entre l’input et l’output, son propre fonctionnement dans le monde : est-ce que je donne (moins, autant, plus) que je ne reçois (n’ai reçu jusqu’ici)? Il permet de se voir plus objectivement, ce qui a souvent pour effet de stimuler la motivation et de renouveler l’engagement personnel, car on n’aime guère reconnaître que l’on reçoit (que l’on a reçu) davantage que l’on ne donne! Du moins, les années d’adolescence passées.

un principe de vie

"Aucun vain combat ne l’agite..."

Li Fêng Lao-jên

Ce vers du poète taoïste se rapporte au sage considéré ici comme le guerrier accompli.

La «loi d’économie» est aussi un principe de vie. Elle doit nous inspirer non seulement dans la gestion de nos entreprises mais aussi dans nos vies : nos attitudes, nos comportements. Devant une tâche à accomplir, nous devons nous demander comment y parvenir sans perte inutile d’énergie.

Le dernier des neuf principes de Musashi nous rappelle en effet que l’objet de la démarche est la sagesse, l’action n’étant dans la tradition du guerrier que le moyen d’y parvenir.

"Sur le chemin le plus long on avance pas à pas. Réfléchissez-y sans vous hâter. Prenez la pratique de ces règles pour fonction de samouraï. [...]

"Forgez-vous par l’étude de mille jours et polissez-vous par l’étude de dix mille jours. Il faut bien y réfléchir."

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